Projet Cartel | Enquête | Mexique

En avril 2012, Regina Martinez est retrouvée morte dans sa maison de Xalapa. Étranglée. Battue. Son meurtre est rapidement classé comme un simple vol qui a mal tourné. Une conclusion expéditive, presque indécente, pour une journaliste qui passait ses nuits à cartographier les liens entre le pouvoir politique et le crime organisé dans l’État de Veracruz.

Ce qui aurait pu rester enfoui — ses notes, ses sources, les noms qu’elle avait compilés — a fini par resurgir grâce à une initiative internationale : Le Projet Cartel. Une enquête collective, obstinée, menée en son nom.

Ce qu’est le Projet Cartel

En février 2021, les George Polk Awards — l’une des récompenses les plus prestigieuses du journalisme d’investigation américain — ont distingué Forbidden Stories, réseau mondial de journalistes qui prennent le relais des reporters assassinés, censurés ou réduits au silence. Le prix a été partagé, symboliquement, avec la mémoire de Regina Martinez.

Le Projet Cartel est le fruit de ce travail collectif. Des journalistes de plusieurs pays ont repris les fils laissés par Martinez pour produire un reportage d’investigation documentant les connexions entre responsables politiques et réseaux du trafic de drogue dans l’État de Veracruz — un territoire dont la géographie a longtemps fait le bonheur des organisations criminelles.

Pourquoi Veracruz, terrain d’enquête et de dangers

Veracruz n’est pas un État comme les autres. Ses forêts montagneuses, ses sentiers isolés, ses longues côtes et ses ports internationaux en ont fait historiquement un carrefour de toutes les circulations — légales comme illégales. Migrants, marchandises, argent sale : tout transitait, souvent en silence, souvent sans être nommé.

C’est dans ce contexte que Martinez a construit son travail pendant plus de vingt ans : comprendre ce que les chiffres officiels ne disaient pas, approcher les gens que personne n’allait voir, reconstituer une réalité que les autorités préféraient taire.

Regina Martinez : une vie consacrée à ce que l’on préfère ne pas voir

Correspondante pour le magazine Proceso dans les années 1990, elle s’est imposée comme une figure à part dans le journalisme mexicain. Pas par le prestige ou les tribunes nationales, mais par une présence constante sur le terrain, une capacité à gagner la confiance des sources les plus vulnérables, une rigueur méthodique dans la documentation des faits.

Elle travaillait sur deux fronts simultanément : le sous-dénombrement des victimes de violence — des morts que les autorités locales omettaient délibérément de comptabiliser — et les liens entre élites politiques et crime organisé. Deux sujets qui, combinés, constituaient une menace directe pour des personnes très puissantes.

L’enquête qui ne sera jamais publiée — du moins, pas par elle

Avant son assassinat, Martinez travaillait sur un scoop d’une ampleur rare. Elle avait interrogé des fossoyeurs. Elle avait croisé des données. Elle avait établi que le nombre de corps inhumés dans des fosses communes à Veracruz avait augmenté de 1 000 % entre 2000 et 2012. Elle avait également identifié des liens directs entre ces disparitions massives et deux gouverneurs successifs de l’État.

L’histoire était prête. Elle ne l’a jamais publiée.

Les révélations du Projet Cartel

Après sa mort, Forbidden Stories a eu accès à une partie de ses recherches. Ce qui en est ressorti dépasse le simple portrait d’une journaliste courageuse : c’est une démonstration méthodique de la façon dont la violence d’État et la violence criminelle peuvent se confondre, se couvrir mutuellement, et effacer leurs traces.

Le Projet Cartel a publié ses conclusions dans plusieurs médias partenaires à travers le monde. Il établit des connexions documentées entre figures politiques de Veracruz et structures cartelières, et pose une question que les institutions mexicaines ont longtemps évitée : combien de disparitions ont été facilitées — ou simplement ignorées — par ceux qui étaient censés les empêcher ?

Un journalisme qui continue malgré tout

Le Mexique est, depuis des années, l’un des pays les plus meurtriers au monde pour les journalistes. Forbidden Stories et les initiatives comme le Projet Cartel ne ressuscitent pas les morts. Ils rendent leurs enquêtes inachevables à tuer — parce que d’autres les reprennent, ailleurs, autrement.

C’est peut-être la seule forme de protection qui existe réellement : rendre le silence trop coûteux.

À savoir avant d’explorer ce sujet

Contexte indispensable : Le Projet Cartel n’est pas une œuvre isolée. Il s’inscrit dans un mouvement plus large de journalisme transfrontalier qui refuse l’impunité comme fatalité. Comprendre cette enquête, c’est comprendre comment fonctionne réellement une partie du pouvoir au Mexique.

Sur le terrain : Veracruz reste un État à surveiller si vous le visitez. La situation sécuritaire est complexe et inégale selon les zones. Les villes côtières touristiques diffèrent radicalement des zones rurales intérieures. Se renseigner auprès de sources fiables avant tout déplacement est une démarche sérieuse, pas une précaution excessive.

Sur la presse mexicaine : Des médias indépendants comme Proceso, Animal Político ou El Universal maintiennent un journalisme d’investigation actif malgré les pressions. Les soutenir — y compris en les lisant — a un sens.

Sur Regina Martinez : Son histoire est documentée, analysée, enseignée dans les écoles de journalisme. Elle n’est pas un symbole abstrait : elle représente des dizaines de reporters mexicains dont les noms sont moins connus, dont les enquêtes sont restées dans des tiroirs, et dont les meurtres n’ont jamais été résolus.

Le journalisme d’investigation au Mexique ne raconte pas seulement ce qui s’est passé. Il tient, parfois à bout de bras, la possibilité même que les faits existent — qu’ils soient nommés, datés, vérifiés. Regina Martinez en savait quelque chose. Et ceux qui ont repris son travail aussi.

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