Des noms qui reviennent dans les journaux, dans les conversations, dans les avertissements aux voyageurs. Les cartels mexicains ne sont pas une abstraction : ils façonnent la géographie du pays, dictent la vie quotidienne dans certaines régions, et constituent l’une des réalités les plus complexes — et les plus mal comprises — du Mexique contemporain. Ni sensationnalisme, ni naïveté : voici ce qu’il faut comprendre pour appréhender le Mexique tel qu’il est.
Comprendre les cartels : une réalité mexicaine, pas un simple fait divers
Le terme « cartel » est devenu un raccourci commode pour désigner tout ce qui touche au crime organisé mexicain. La réalité est plus fragmentée, plus mouvante — et plus ancienne qu’on ne le croit souvent.
Ces organisations ne se contentent pas de traffiquer des drogues. Elles administrent des territoires. Dans certaines zones rurales, elles perçoivent des taxes, imposent des couvre-feux, recrutent des jeunes faute d’alternatives économiques. La frontière entre État et cartel est parfois poreuse — la corruption politique n’est pas un détail anecdotique, c’est un rouage structurel.
Pour le voyageur qui prépare un séjour au Mexique, la question n’est pas de savoir si ces groupes existent, mais de comprendre où leur influence se fait réellement sentir — et où elle reste, pour l’essentiel, hors du champ du tourisme ordinaire.
Les grandes forces en présence
Le paysage du crime organisé mexicain n’est pas figé. Les alliances se forment et se brisent, les chefs tombent, de nouvelles factions émergent. Voici les acteurs dont les noms reviennent le plus souvent dans les analyses sérieuses.
Le cartel de Sinaloa : l’empire durable
Ancré dans le nord-ouest du Mexique, le cartel de Sinaloa est souvent décrit par les agences américaines comme l’une des organisations de trafic de drogue les plus puissantes au monde. Fondé à la fin des années 1980, il a longtemps été associé à la figure de Joaquín « El Chapo » Guzmán, dont la trajectoire — ascension, évasions rocambolesques, chute finale — est devenue quasi mythologique.
Guzmán a été extradé aux États-Unis et condamné à la prison à vie en 2019 à l’issue d’un procès fleuve à New York. Sa chute n’a pas dissous l’organisation : elle l’a fragmentée, déclenchant des guerres intestines pour le contrôle des routes et des territoires.
Aujourd’hui, le cartel de Sinaloa reste une force économique et militaire considérable, présente bien au-delà du Mexique — de Los Angeles à Madrid, en passant par certains marchés asiatiques. Son emprise sur le nord-ouest du pays, notamment les États de Sinaloa, Sonora et Chihuahua, reste structurante.
Le CJNG : la montée en puissance la plus agressive
Le Cartel Jalisco Nueva Generación — le CJNG — est apparu autour de 2010 et s’est imposé en une décennie comme le rival le plus redoutable de la Sinaloa. Son territoire de base se trouve dans l’ouest du Mexique, autour de Jalisco et de la région de Tierra Caliente, mais ses ramifications s’étendent aujourd’hui à une grande partie du pays.
Son chef présumé, Rubén Oseguera Cervantes, dit « El Mencho », ancien policier reconverti en parrain, est l’homme le plus recherché du Mexique avec une prime de 10 millions de dollars offerte par les États-Unis. Le CJNG s’est signalé par des actes d’une violence démonstrative — abattre un hélicoptère militaire avec un lance-roquettes, exposer des corps sur des ponts autoroutiers pour intimider rivaux et populations. Une stratégie de terreur calculée, selon les analystes spécialisés.
Ce cartel est aussi l’un des principaux distributeurs de drogues synthétiques — fentanyl, méthamphétamine — sur le continent américain et en Europe. Sa croissance rapide est directement liée à la violence persistante que connaissent des villes comme Tijuana, Guanajuato ou certains quartiers de la capitale.
Le cartel du Golfe : le vétéran fragilisé
Basé dans le nord-est, principalement dans l’État de Tamaulipas, le cartel du Golfe est l’une des organisations les plus anciennes du pays. Ses racines remontent aux années 1980, époque à laquelle il tissait déjà des liens étroits avec les cartels colombiens de la cocaïne.
Dans les années 1990, son chef historique, Juan García Ábrego, fut le premier baron mexicain de la drogue à figurer sur la liste des dix personnes les plus recherchées par le FBI. Après son arrestation en 1996, son successeur Osiel Cárdenas Guillén recruta des soldats des forces spéciales pour constituer une aile paramilitaire. Ce groupe militarisé prit son autonomie et devint un cartel à part entière : les Zetas.
Aujourd’hui, le cartel du Golfe reste actif dans le Tamaulipas mais son influence s’est considérablement réduite, rongée par les scissions internes et la pression combinée des Zetas et des autorités.
Los Zetas : l’ascension foudroyante, le déclin précipité
Peu d’organisations criminelles mexicaines auront connu une trajectoire aussi fulgurante que celle des Zetas. Fondés par des déserteurs des forces spéciales mexicaines au tournant des années 2000, ils ont rapidement acquis une réputation de brutalité militarisée qui dépassait celle de tous leurs rivaux.
À leur apogée en 2012, ils contrôlaient des pans entiers du nord-est mexicain et étaient présents dans plus de la moitié des États du pays. Leur modèle économique allait bien au-delà du trafic de drogue : extorsion systématique des entreprises, contrebande, traite d’êtres humains.
Leur déclin a été aussi rapide. La capture ou l’élimination de plusieurs chefs successifs entre 2012 et 2015 a provoqué une balkanisation du groupe. Les Zetas existent encore, sous forme de factions rivales, mais n’ont plus la cohérence ni la puissance d’antan.
Le cartel de Juárez : la guerre pour El Paso
Ciudad Juárez, de l’autre côté de la frontière avec El Paso au Texas, est l’un des points de passage les plus convoités pour le trafic vers les États-Unis. Le cartel qui porte son nom — également connu sous le nom d’Organisation Vicente Carrillo Fuentes — se bat pour ce corridor depuis des décennies.
La ville a vécu une période de violence extrême lors de la guerre ouverte entre Juárez et Sinaloa pour le contrôle du passage frontalier. Des milliers de morts en quelques années ont transformé Ciudad Juárez en symbole international de la crise sécuritaire mexicaine. La situation s’est depuis en partie stabilisée, mais la ville reste sous tension.
Les gangs transnationaux : une autre dimension du problème
Les cartels mexicains ne sont pas les seuls acteurs du crime organisé présents sur le territoire. Des gangs d’origine centroaméricaine ou mexicano-américaine opèrent également au Mexique, souvent en lien avec ces structures plus grandes.
MS-13 et 18th Street Gang
La Mara Salvatrucha (MS-13) et le 18th Street Gang sont deux gangs nés à Los Angeles dans les années 1980, notamment parmi des communautés d’immigrants salvadoriens fuyant la guerre civile. Leur expansion vers le Mexique et l’Amérique centrale a suivi les routes de la migration et du trafic.
Au Mexique, ces gangs opèrent surtout dans des zones de transit migratoire — Guerrero, Michoacán, certains quartiers de la capitale — souvent en sous-traitance pour les grands cartels, ou en concurrence directe avec eux pour le contrôle de territoires locaux.
La Mexican Mafia (eMe)
La Mexican Mafia, connue sous le nom de « eMe », est une organisation criminelle née dans le système pénitentiaire californien et composée principalement de Mexicano-Américains. Elle exerce une influence sur certains gangs de rue aux États-Unis et entretient des liens avec le crime organisé mexicain, notamment pour le trafic de drogue. Son implantation directe au Mexique est moins territoriale que relationnelle : elle opère davantage comme un réseau de connexions que comme une structure occupant un espace physique.
Les cartels régionaux : la fragmentation du territoire
Au-delà des grands noms, le Mexique compte une série d’organisations de moindre envergure mais dont l’impact local est très concret. Parmi eux :
- Guerreros Unidos : actif dans le Guerrero, tristement associé à la disparition des 43 étudiants d’Ayotzinapa en 2014.
- Cartel de Santa Rosa de Lima : basé à Guanajuato, en guerre ouverte avec le CJNG pour le contrôle de cet État central.
- Los Viagras : groupe armé du Michoacán, issu des milices d’autodéfense qui s’étaient levées contre les Templarios dans les années 2010.
- Unión Tepito : organisation criminelle ancrée dans le quartier populaire de Tepito à Mexico, active dans le trafic local et l’extorsion.
- Los Rojos : faction opérant dans le Guerrero, en concurrence avec Guerreros Unidos sur certaines zones.
Cette fragmentation est l’une des caractéristiques majeures du paysage sécuritaire mexicain actuel : la décapitation des grands cartels n’a pas mis fin à la violence, elle l’a dispersée et rendue plus imprévisible.
À savoir avant d’y aller
Comprendre la réalité des cartels mexicains est utile — voire indispensable — pour voyager au Mexique sans œillères. Quelques points concrets :
La majorité des zones touristiques ne sont pas les zones de conflit. Cancún, Oaxaca, Mexico, Mérida, les Pueblos Mágicos — ces destinations reçoivent des millions de visiteurs chaque année dans des conditions globalement sûres. La violence liée aux cartels se concentre principalement dans des zones frontalières et dans certains États comme Guerrero, Michoacán, Tamaulipas ou Colima.
Évitez les routes de nuit dans les zones identifiées à risque. Les checkpoints illégaux (conocidos localement sous le nom de retenes) existent dans certains couloirs routiers. Les voyages de nuit dans des États comme Tamaulipas, Guerrero ou certaines parties de Michoacán sont fortement déconseillés.
Ne pas documenter ce qu’on ne devrait pas voir. Dans certaines régions, photographier des groupes armés, des installations ou des convois suspects peut être extrêmement dangereux. La prudence — et le bon sens — sont les meilleurs guides.
Consulter les avis aux voyageurs officiels. Les ministères des Affaires étrangères français, belge et suisse publient des recommandations par région, régulièrement mises à jour. Ces documents sont une base sérieuse, plus fiable que les généralisations anxiogènes ou les discours rassurants sans nuance.
La corruption existe — en tenir compte. Dans certaines situations impliquant la police locale ou des contrôles routiers, la réalité mexicaine peut différer de ce à quoi un Européen est habitué. Garder son calme, ne pas provoquer, connaître ses droits élémentaires : une préparation minimale vaut mieux que la surprise.
Pour aller plus loin sur le crime organisé à l’échelle mondiale, on peut consulter notre article sur les grandes mafias mondiales ou notre panorama des gangs les plus influents dans le monde.
Le Mexique au-delà de ses cartels
Il serait réducteur — et franchement inexact — de résumer le Mexique à sa crise sécuritaire. Ce pays de 130 millions d’habitants est traversé par des dynamiques sociales, culturelles et économiques d’une richesse considérable. La violence des cartels est une réalité que les Mexicains eux-mêmes vivent, dénoncent, affrontent — à travers le journalisme d’investigation (l’un des plus courageux au monde, l’un des plus meurtriers aussi), les mouvements citoyens, les communautés indigènes qui organisent leurs propres gardes d’autodéfense.
Comprendre les cartels, c’est comprendre une partie du Mexique. Mais une partie seulement.


