Il y a quelques siècles, là où s’étend aujourd’hui l’une des mégalopoles les plus peuplées du monde, brillait une immense étendue d’eau. Le lac Texcoco n’était pas un simple lac : il était le cœur battant d’une civilisation, le miroir dans lequel Tenochtitlan se reflétait, la ressource vitale autour de laquelle s’organisait toute la vie mésoaméricaine de la vallée du Mexique. Comprendre ce lac, c’est comprendre comment Mexico est née — et pourquoi elle s’enfonce aujourd’hui.
Le lac Texcoco était le plus grand et le plus central des cinq lacs interconnectés de la vallée de Mexico (ou Anahuac). Ses eaux salées, ses rives peuplées, ses chinampas flottantes et ses diguettes gigantesques ont façonné plusieurs millénaires d’histoire humaine, avant que la conquête espagnole puis les travaux coloniaux et modernes ne le réduisent presque à néant. Aujourd’hui, il n’en reste que des lambeaux — mais sa mémoire imprègne chaque quartier de la capitale.
Un lac né des volcans, façonné par les hommes
La vallée du Mexique est une cuvette d’altitude encerclée de montagnes d’origine volcanique. C’est dans ce cadre géologique particulier que le lac Texcoco a pris forme, au cours du Pliocène tardif et du début du Quaternaire, il y a environ 2,6 à 3 millions d’années. L’activité volcanique intense de la région — à l’origine de la Sierra de Guadalupe et du Cerro Chimalhuache — a progressivement fermé les exutoires naturels du bassin, transformant la vallée en un immense réservoir intérieur sans échappatoire vers la mer.
Le résultat : des eaux salées, concentrées par évaporation, des sols gorgés de minéraux, et un paysage lacustre unique en Mésoamérique. Le lac Texcoco occupait la partie centrale du système, entouré de quatre autres lacs aux caractères bien distincts : Zumpango et Xaltocan au nord (eaux saumâtres), Xochimilco et Chalco au sud (eaux douces). Ces cinq lacs communiquaient entre eux selon les saisons, formant un territoire aquatique d’environ 114 000 hectares.
Des sols salins, une géologie particulière
Les sols du fond du lac combinent des argiles gleyiques saturées d’eau et des couches à très forte teneur en sel (solonchak). Cette composition explique deux réalités encore très actuelles : d’un côté, les fameux tolvaneras, ces tempêtes de poussière et de sable qui balayaient — et balaient encore — les zones asséchées autour de l’ancienne rive ; de l’autre, l’affaissement progressif de Mexico, construite sur ces argiles instables qui se compactent à mesure que les nappes phréatiques s’épuisent.
L’histoire du lac Texcoco : des premières civilisations à la Conquête
Les premières populations des rives
Les rives du lac Texcoco sont habitées depuis des millénaires. Les vestiges archéologiques de Tlapacoya et la découverte de l’« homme de Tepexpan » — dont les ossements remontent à moins de six mille ans — attestent de communautés de chasseurs, de pêcheurs et de cueilleurs qui tiraient leur subsistance directement du lac et de ses abords.
Plus tard, des villages comme Zacatenco, Tlatilco et El Arbolillo, probablement liés à la famille linguistique Otomanguéenne, s’établissent sur les rives. Dès le IIe siècle de notre ère, c’est dans les vallées proches du lac que se développe Teotihuacan — la grande métropole précolombienne qui exercera sa domination politique, économique et culturelle sur une bonne partie de la Mésoamérique jusqu’au VIIIe siècle environ.
Les Chichimèques, les Toltèques, et l’arrivée des Mexica
Après l’effondrement de Teotihuacan, le bassin lacustre attire des vagues successives de migrants venus du nord. Les Chichimèques s’y installent et se mêlent aux populations locales, donnant naissance à la culture toltèque au cours du IXe siècle. Puis, au XIe siècle, de nouveaux groupes nahua arrivent et s’emparent des rives : les Tenayuca, maîtres des techniques hydrauliques, et finalement les Mexica.
Ces derniers, guidés par leur prophétie fondatrice, s’établissent vers 1325 sur un îlot au cœur même du lac Texcoco. Ils y bâtissent Tenochtitlan, qui deviendra la capitale du plus puissant État militaire de Mésoamérique. La ville grandit sur l’eau, littéralement.
Les chinampas : cultiver sur le lac
Pour gagner des terres sur le lac, les Mexica et leurs prédécesseurs perfectionnent la technique des chinampas : des îles artificielles construites à partir de pieux d’ahuejote (un arbre penné résistant à l’eau), recouverts de nattes de tule, puis remplis de limon dragué au fond du lac. Avec le temps, les racines des pieux consolidaient ces plateformes, créant un sol fertile en permanence irrigué par les eaux souterraines.
Les chinampas permettaient plusieurs récoltes par an — bien plus productives que les terres fermes. Elles transformèrent progressivement la physionomie du lac entre le XIVe et le XVIe siècle. Quand les conquistadors espagnols découvrirent Tenochtitlan depuis les hauteurs d’Iztapalapa en 1519, ils crurent voir des jardins flottants sur l’eau. La réalité était encore plus remarquable : une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitants, construite sur le lac lui-même.
L’Albarradón de Nezahualcóyotl : maîtriser les eaux
Le lac posait un problème constant : lors des saisons des pluies, ses eaux — salées — menaçaient d’envahir les cultures et les quartiers résidentiels de Tenochtitlan. La solution fut spectaculaire. Entre 1449 et les années 1450, sous l’égide du roi-poète Nezahualcóyotl de Texcoco (1402-1472), une digue gigantesque fut construite : l’Albarradón, un mur de pierres de plusieurs kilomètres s’étendant d’Atzacoalco à Iztapalapa.
Cette infrastructure divisait le lac en deux bassins : à l’est, les eaux salées ; à l’ouest, les eaux douces alimentées par les lacs de Xochimilco et Chalco. La digue permettait également de vider le lac en cas de crue dangereuse. C’était un chef-d’œuvre d’ingénierie hydraulique, sans équivalent dans le monde précolombien.
La Conquête et la fin d’un monde aquatique
1519-1521 : Tenochtitlan assiégée par le lac
Lorsqu’Hernán Cortés et ses troupes pénètrent dans la vallée du Mexique en 1519, ils comprennent immédiatement la logique défensive de Tenochtitlan : une île sur un lac, accessible uniquement par de longues chaussées. La ville est imprenable par la terre seule. Après l’expulsion des Espagnols lors de la Noche Triste du 30 juin 1520, Cortés tire la leçon.
Il fait construire treize brigantins sur la plage orientale du lac, à Texcoco, avec l’aide de ses alliés tlaxcaltèques. En 1521, ces navires permettent aux conquistadors de contrôler le lac, de couper les voies d’approvisionnement de la ville et de détruire l’Albarradón de Nezahualcóyotl. Sans cette digue, les eaux salées envahirent les chinampas. Après quatre-vingt jours de siège, Tenochtitlan tombe en août 1521. La destruction est totale.
La vice-royauté et l’assèchement progressif
Les Espagnols reconstruisent une nouvelle capitale — la Nouvelle-Espagne — sur les ruines de Tenochtitlan, au même endroit, sur le même lac. Mais ils n’entretiennent pas l’Albarradón. Les inondations reprennent rapidement. En 1555, puis de façon catastrophique en 1629, la capitale coloniale est submergée pendant des années.
La réponse espagnole, puis républicaine, sera radicale : drainer le lac. Le Grand Canal de Décharge est inauguré sous le gouvernement de Porfirio Díaz à la fin du XIXe siècle, et le drainage profond de Mexico est achevé en 1975. En quelques siècles, les cinq lacs de la vallée — Texcoco, Zumpango, Xaltocan, Xochimilco, Chalco — sont réduits à des fragments de leur superficie d’origine.
Le lac Texcoco aujourd’hui : entre disparition et tentatives de renaissance
Il ne reste aujourd’hui qu’une infime portion du lac Texcoco, au nord-est de Mexico, gérée comme zone écologique fédérale. Le reste de son ancien bassin est occupé par des quartiers denses — Nezahualcóyotl concentre à lui seul plus d’un million d’habitants sur soixante-six kilomètres carrés — des zones industrielles, et des terres agricoles. La partie orientale de la vallée, bâtie sur l’ancienne rive du lac, reste l’une des zones les plus vulnérables et les plus pauvres de la métropole.
Faune et flore : ce qui subsiste
Malgré l’urbanisation massive, les zones humides résiduelles du lac Texcoco accueillent encore une vie sauvage remarquable. Des dizaines d’espèces d’oiseaux migrateurs — foulques, hérons, canards, bécassines — y font escale chaque année sur la route des flyways continentaux. Les axolotls, ces salamandres endémiques au bassin de Mexico, y survivaient autrefois en abondance ; ils figurent aujourd’hui parmi les espèces les plus menacées de la planète.
La flore des zones humides restantes mêle tules, saules, ahuehuetes (cyprès de Montezuma) et, dans les zones plus sèches, nopaleras, agaves et quelques espèces de cactus halophiles adaptés à la salinité des sols. Des programmes de réintroduction cherchent à reconstituer des îlots d’écosystèmes natifs, notamment dans le parc écologique du lac de Texcoco.
Le projet de parc écologique
Depuis plusieurs années, les autorités mexicaines développent un projet de parc écologique sur une partie de l’ex-lac Texcoco, visant à restaurer des zones humides, créer des espaces verts accessibles à des millions d’habitants de la métropole, et atténuer les effets des tolvaneras et de l’affaissement du sol. Le projet succède à la polémique annulation de l’aéroport international prévu sur ce site — dont les travaux avaient été engagés avant d’être stoppés en 2018.
Que voir à Texcoco et autour du lac ?
La ville de Texcoco de Mora, sur l’ancienne rive orientale du lac, garde des traces de son passé de grande cité acolhua. Les Espagnols l’appelaient l’« Athènes de la vallée » pour son rayonnement intellectuel à l’époque précolombienne. Aujourd’hui, c’est une ville de taille moyenne, ni touristique ni austère, qui mérite une demi-journée d’exploration.
Les ruines de Texcotzingo
À quelques kilomètres du centre, les vestiges de Texcotzingo — ancienne résidence de plaisance et jardin royal de Nezahualcóyotl — offrent un aperçu de l’ingénierie hydraulique acolhua : canaux taillés dans le roc, bains, terrasses. Le site est peu fréquenté et souvent négligé dans les circuits touristiques, ce qui lui confère un charme tranquille. Attention : les structures ont beaucoup souffert des destructions coloniales ordonnées par l’évêque Zumárraga au XVIe siècle.
La cathédrale de Texcoco
Dédiée à l’Immaculée Conception, cette cathédrale franciscaine du XVIe siècle est l’une des plus anciennes du continent. On y remarque un alphabet latin gravé sur la pierre de la porte orientale — trace de la première école pour autochtones fondée en Amérique dans ce bâtiment. La façade est sobre, mais les retables intérieurs et le cloître valent le détour.
Le parc national Molino de Flores
À une dizaine de kilomètres de Texcoco, ce parc national abrite une hacienda coloniale partiellement restaurée, entourée de jardins et de prés. C’est un lieu de promenade apprécié des familles de la région, idéal pour une pause en dehors de l’agitation de la capitale. L’entrée est libre ; un petit musée retrace l’histoire du domaine. Le site manque parfois d’entretien, mais son atmosphère rustique est authentique.
Le Puerto de los Bergantines
Un obélisque discret marque l’emplacement du chantier naval d’Hernán Cortés — là où furent assemblés les treize brigantins qui décidèrent du sort de Tenochtitlan en 1521. Un point de mémoire historique intense, dans un environnement aujourd’hui totalement urbanisé, qui oblige à un effort d’imagination pour reconstituer ce qu’était le lac à cette époque.
À savoir avant d’y aller
Ce n’est pas un site touristique classique. Le lac Texcoco n’est pas une destination en soi comme Chichen Itza ou Xochimilco. C’est un territoire d’histoire, de mémoire et d’écologie urbaine. Venez avec de la curiosité et sans attentes de carte postale.
Comment y accéder depuis Mexico ? La ville de Texcoco se trouve à environ 25 km à l’est du centre historique de Mexico. On peut y accéder en TAPO (terminal d’autobus de l’est) avec des liaisons fréquentes et peu coûteuses, ou en voiture via l’autoroute Mexico-Texcoco. Comptez 45 minutes à 1h30 selon la circulation — notez que la congestion est réelle en semaine.
Climat. La zone est à environ 2 200 mètres d’altitude. La température moyenne oscille autour de 14°C, avec des étés relativement chauds (20-25°C) et des nuits pouvant frôler 0°C en hiver. La saison des pluies s’étend de mai à octobre, avec des pics en juillet-août. Prévoyez une couche supplémentaire même en été.
Les tolvaneras. En saison sèche (novembre à avril), des tempêtes de poussière saline peuvent se lever sur les zones asséchées de l’ancien lac. Le phénomène est spectaculaire mais désagréable : protégez vos yeux et vos voies respiratoires si vous vous approchez des zones exposées.
Sécurité. Texcoco de Mora est une ville relativement calme. En revanche, certaines zones périphériques de l’ex-lac (Nezahualcóyotl, Atenco) méritent d’être abordées avec discernement. Renseignez-vous sur la situation locale avant d’explorer des quartiers éloignés des centres.
Budget. Les sites historiques de Texcoco sont peu onéreux, voire gratuits. Prévoir 200 à 300 pesos pour une journée incluant transport, entrées et repas locaux dans un bon rapport qualité-prix.
Combinaison possible. Texcoco se combine naturellement avec une visite de Teotihuacan (à environ 30 km au nord), pour une journée complète dans l’histoire précolombienne de la vallée.
Il y a quelque chose de vertigineux à se tenir sur les berges asséchées du lac Texcoco et d’imaginer ce que virent les soldats de Cortés depuis ces mêmes collines : une cité de plusieurs centaines de milliers d’habitants, suspendue sur l’eau, reliée au continent par de longues chaussées bordées de fleurs. Cette image a disparu. Mais le sol sur lequel repose Mexico se souvient, lui : il s’enfonce encore, imperceptiblement, dans les argiles d’un lac que la ville n’a jamais vraiment réussi à oublier.




