Le zapatisme | Origine & Histoire

19 mars 2021 0
Le zapatisme | Origine & Histoire

Le mouvement zapatiste est né en 1994 avec le soulèvement de l’Armée zapatiste de libération nationale et depuis lors, il s’est configuré comme un mouvement social et politique qui a cherché à s’opposer aux politiques du néolibéralisme. Cet article vise à clarifier les conditions qui ont conduit à sa création et les résultats obtenus une fois que le mouvement a entamé son parcours politique.

Les origines du mouvement zapatiste

Le 1er janvier 1994 est entré en vigueur l’Accord de libre-échange nord-américain (ALENA), par lequel le Mexique, les États-Unis et le Canada sont devenus un marché intégré grâce à l’élimination des barrières tarifaires et commerciales. De cette manière, le gouvernement mexicain a clairement indiqué que ses vues et ses intérêts étaient tournés vers le nord du continent américain ; en fait, il s’agissait de multiplier ses perspectives de croissance économique grâce à la libéralisation d’une zone commerciale avec ses partenaires les plus riches.

Au même moment, dans l’État mexicain du Chiapas, qui forme la frontière sud avec le Guatemala, un soulèvement armé était mené par un groupe d’indigènes qui avaient formé l’Armée zapatiste de libération nationale (EZLN). Depuis des années, l’EZLN était convaincue que la transformation du pays ne pouvait pas se faire de manière institutionnelle : la voie pacifique avait déjà été épuisée. C’est pourquoi, des années après l’établissement au Chiapas du premier campement de l’EZLN en 1983 et après des efforts pour accumuler des soutiens et tisser des réseaux de solidarité avec les organisations locales, le 1er janvier 1994 a eu lieu la déclaration publique de guerre contre le gouvernement mexicain et la prise des municipalités de San Cristóbal de las Casas, Altamirano, Chanal, Ocosingo, Las Margaritas, Oxchuc et Huixtan.

D’où vient le nom zapatisme ?

Les zapatistes ont pris le nom d’Emiliano Zapata, un leader révolutionnaire du sud du Mexique, symbole de la résistance paysanne, qui a été assassiné en 1919. Mais la figure de proue de l’EZLN était le sous-commandant Marcos, qui a tenté de se profiler comme un homme politique et s’est autoproclamé porte-parole de l’EZLN. Il aimait se montrer à cheval et ses yeux brillaient derrière un bonnet de laine qui cachait son visage. Sur sa poitrine, il portait deux bandoulières croisées, mais les munitions n’étaient pas adaptées aux armes qu’il portait, mais seulement un geste de défi.

Pourquoi l’Etat de Chiapas ?

La société du Chiapas était caractérisée par des niveaux élevés de pauvreté, de marginalisation et d’inégalités importantes. Dans le même temps, le système politique de l’Etat de Chiapas était oligarchique, clientéliste et répressif. Tout cela, ajouté à la dérive néolibérale des politiques du gouvernement mexicain et, en général, de l’Amérique latine dans son ensemble, a entraîné une détérioration des conditions de vie de la population, un chômage massif et la réduction des dépenses sociales de l’État.

Ce n’était pas la première fois que la population indigène du Chiapas se rebellait. Leurs ancêtres mayas étaient parmi les peuples qui avaient le plus résisté à la conquête : au Yucatan et au Guatemala, ils ne furent soumis qu’en 1703, et se rebellèrent bientôt à nouveau. Au Chiapas, ils ont organisé une grande révolte en 1712, et ces mêmes personnes se sont à nouveau rebellées en janvier 1994. Contre quoi ? Contre une violence renouvelée, une violence institutionnelle, qui tentait depuis des décennies de détruire leur identité, de leur ôter leur dignité morale et d’anéantir leur mode de vie.

L’origine de la rébellion réside également dans le développement du Chiapas au cours du 20ème siècle, qui a impliqué des changements dans le modèle de production agraire traditionnel et la dépossession des terres et de la main-d’œuvre indigènes. En d’autres termes, moins de terres pour plus de pauvres. Ajouté à l’absence de canaux institutionnels pour canaliser leurs demandes, cela a conduit à l’organisation d’une partie de la communauté indigène sous l’égide de l’EZLN et à son soulèvement ultérieur.

Bien que l’EZLN ait été un acteur prédominant du mouvement zapatiste, il n’a pas été le seul. En fait, son existence même et son maintien ont été le fruit d’une interaction avec deux autres acteurs majeurs : les communautés autochtones et la société civile – nationale et internationale.

Qu’est-ce que l’EZLN ?

L’EZLN est la partie militaire du mouvement, dirigée par le Comité clandestin révolutionnaire indigène, Commandement général. Les bases militaires étaient composées d’indigènes, de membres de l’Église catholique, d’organisations agraires et paysannes autonomes productives et de secteurs de gauche. Cette hétérogénéité socioculturelle a été un élément essentiel dans la création de nouvelles dimensions idéologiques et organisationnelles. En ce sens, il convient de souligner le rôle du groupe religieux Diocèse de San Cristóbal, qui a servi de grand soutien idéologique et a promu de nouvelles pratiques organisationnelles favorisant la réflexion intracommunautaire.

Les femmes indigènes de l’EZLN sont d’une grande importance. Plusieurs d’entre elles ont été à l’avant-garde de la saisie des présidences municipales et sont rapidement devenues un symbole de la résistance des femmes autochtones. Le mouvement zapatiste se distingue des autres mouvements de guérilla par l’inclusion des revendications de genre dans sa plateforme de lutte, par le biais de la loi révolutionnaire des femmes. Cette loi est le résultat d’une consultation que plusieurs femmes zapatistes ont menée auprès de leurs militants et de leurs bases de soutien et est connue, selon un communiqué du sous-commandant Marcos, comme “le premier soulèvement zapatiste”.

De l’autre côté se trouvent les bases civiles qui soutiennent l’EZLN mais ne font pas partie de sa structure militaire. Il s’agit des peuples indigènes Tzeltales, Tzotziles, Tojolabales, Choles et Zoques, principalement installés dans les hautes terres et la jungle Lacandone du Chiapas.

Le dernier acteur central du mouvement est la société civile nationale et internationale, dans laquelle il a trouvé un grand soutien auprès des organisations politiques de gauche, des organisations non gouvernementales de défense des droits de l’homme, des communautés universitaires, des intellectuels, des organisations internationales telles que l’ONU, l’OEA et l’UE, et des agences de coopération.
L’incursion des zapatistes dans l’arène politique

Quelles opportunités le mouvement zapatiste a-t-il eu pour influencer l’arène politique ?

D’une part, on peut dire que la mondialisation ouvre des possibilités de participation à de nouveaux acteurs, donc les possibilités d’incursion au niveau national et international commencent à être favorables, d’autant plus avec le soutien et les alliés influents de la cause indigène provenant de la société civile.

D’autre part, la recherche d’une reconnaissance internationale et la mise en œuvre progressive des idées sur la démocratie et les droits de l’homme ont entraîné une diminution de la capacité répressive de l’État. Cependant, les opportunités politiques au niveau local étaient tout à fait opposées : l’arrivée au pouvoir d’un gouverneur militaire au Chiapas a entraîné une période de répression et un renforcement du code civil de l’État.

Enfin, l’émergence d’organismes supranationaux chargés de superviser les pactes a favorisé la création d’une classe technocratique au sein du gouvernement qui a entraîné des changements dans les relations de pouvoir. Alors que de nouvelles alliances politiques se sont forgées au sein du gouvernement, l’instabilité a été créée parmi les chefs locaux qui bénéficiaient de l’ancien statut.

La phase post-révolte

Le 1er janvier 1994 est la seule fois où l’EZLN a pris les armes, jusqu’au 12, date à laquelle une trêve a été décrétée. Depuis lors, la stratégie zapatiste s’est concrétisée en plusieurs axes qui finiront par être simultanés. En premier lieu, il s’agit de la construction autonome de ressources, de moyens et de processus pour la subsistance de leurs communautés indigènes. Dans la pratique, cela s’est traduit par l’appropriation du territoire qui constitue aujourd’hui les municipalités rebelles autonomes zapatistes, régies par des espaces de rencontre et de dialogue tels que les aguascalientes et les caracoles – unités civiles d’autonomie – et les conseils de bon gouvernement. Un autre moyen important serait l’utilisation des nouvelles technologies comme l’internet, qui leur a permis de diffuser leurs messages et de créer un réseau mondial de solidarité qui a placé le mouvement au premier plan de la politique mondiale.

La stratégie zapatiste

La stratégie zapatiste s’est concentrée sur la recherche et l’ouverture d’un dialogue avec le gouvernement et la classe politique mexicaine. Dans le même temps, il s’agissait également d’atteindre et de rechercher le soutien de la société civile nationale et internationale afin d’articuler d’autres luttes contre la corruption du gouvernement mexicain et la mise en œuvre du néolibéralisme mondial.

En termes d’actions collectives, le mouvement zapatiste a réalisé de nombreuses marches, consultations et réunions entre les bases civiles et l’EZLN. Il existe également d’innombrables productions écrites – manifestations, revendications, déclarations et réflexions sous forme d’essais, de récits ou de proclamations politiques – et des productions plastiques ou artistiques – vidéos, expositions photographiques, peintures, fresques murales, costumes, concerts de musique… -.

Mais, sans aucun doute, les Déclarations de la Jungle Lacandone sont la meilleure lecture de l’Histoire zapatiste. La première était la déclaration de guerre, lue depuis le balcon du palais municipal de San Cristóbal, qu’un groupe de quelque 2 000 indigènes armés et cagoulés avait pris d’assaut le 1er janvier 1994. Avec le deuxième, la société civile a été convoquée, avec le troisième, un mouvement de libération nationale a été créé, et avec le quatrième, le FZLN. La cinquième a consisté en la création de la Consultation Nationale, la grande table de dialogue avec tout le monde sauf le gouvernement, et avec ” la sixième “, la dernière, a commencé l’Autre Campagne, la campagne zapatiste parallèle aux campagnes électorales mexicaines de 2006.

La particularité de la narration zapatiste

Les messages et expressions trouvés dans les écrits, lettres, interviews et déclarations de l’EZLN montrent comment leur production idéologique innovante les a conduits à occuper un espace médiatique sans précédent dans l’histoire de la guérilla. La raison principale : l’innovation dans le traitement du symbolisme politique.

Leur système culturel – qui comprend des traits culturels et ethniques, tels que la langue, les croyances et les rituels, les coutumes et les traditions, ainsi que le système économique et le capital, la production matérielle et la structure sociale – constitue un cadre d’interprétation à partir duquel il est possible de comprendre la réalité d’une manière alternative à celle de l’hégémonie. Il s’agit d’un système traditionaliste, issu de la mémoire historique liée aux rébellions indigènes et aux écrits mayas précolombiens. Sa cosmovision se caractérise par une spiritualité éloignée de l’individualisme occidental, étroitement liée à la nature et à la vie communautaire.

Selon le récit zapatiste, il fut un temps dans le passé où les gens vivaient de manière communautaire et égalitaire, en solidarité humaine et en communion avec la nature. L’arrivée des conquistadors les conduira à une situation de pauvreté et de risque d’extinction, à des actions gouvernementales arbitraires et à être considérés comme des citoyens de troisième classe à éliminer en silence au nom de la modernisation du pays.

Le style narratif des textes opte pour un ton comique et poétique, qui cherche à convaincre en émouvant et ne prétend pas présenter un programme idéologique, mais n’est qu’une stratégie de questionnement, de dialogue et de construction de la vérité à travers l’exaltation du doute parmi le peuple ou la société civile. L’un des éléments les plus intéressants du discours zapatiste réside dans l’utilisation du paradoxe et d’autres procédés littéraires, comme dans “derrière nous, nous sommes vous” ou “pour qu’ils puissent nous voir, nous avons couvert nos visages ; pour qu’ils puissent nous nommer, nous nous sommes privés de ce nom ; nous parions sur le présent pour avoir un avenir, et pour vivre… nous mourons”.

De l’identité ethnique à l’identité politique

Les années 1970 et 1980 ont été marquées par la “libération cognitive”, un moment où l’ethnicité a été problématisée et politisée ; l’identité ethnique a été articulée avec l’identité politique par un discours qui a donné un sens à son existence. C’est alors qu’ils commencent à se définir par une série d’épithètes – “les premiers hommes”, “les petits hommes”, “les sans-visage”, “ceux qui viennent de la nuit et des montagnes”, “les plus pauvres de tous les pauvres”, “ceux de la couleur de la terre”, “les dignes et rebelles”, “les Mayas, enfants des jours, faits du temps”, “les jamais écoutés”…- pour projeter une image de dignité morale de fer et en même temps de victimes appauvries.

Lorsque l’identité collective est perçue comme étant en danger, cela déclenche un conflit entre ce qu’est le monde et ce qu’il devrait être, provoquant des sentiments d’indignation et d’injustice à l’égard de cette discrimination et de cette oppression historique et systématique des populations autochtones. L’objectif politique est de garantir l’intégration sociale et politique des peuples autochtones à travers deux éléments fondamentaux : la reconnaissance et le respect de leur territorialité et de leur autonomie juridico-politique. Parmi les autres revendications figurent le droit à l’utilisation et à la jouissance des ressources naturelles et du territoire – l’habitat -, des programmes de développement, des politiques culturelles propres, une éducation autochtone de qualité, la défense de leurs langues, la gestion de leurs moyens de communication et la protection de leurs formes de démocratie, dans lesquelles priment l’importance du collectif sur l’individuel, la recherche du consensus, l’autonomie municipale et le “commander en obéissant”.

Solidarité cosmique avec les peuples opprimés du monde entier

A un certain moment, l’EZLN considère que les mouvements indigènes ne peuvent pas réduire leur lutte à des questions localistes, puisqu’ils font partie de la structure économique et socio-politique mondiale actuelle. Ils commencent donc à définir l’acteur public comme l’ensemble de l’humanité exclue, marginalisée et rendue invisible par le processus de mondialisation néolibérale. Leur argumentation politique singulière cherche à créer ou à recréer l’estime de soi des groupes de statut minoritaire à travers l’affirmation de leur identité collective : un large nous, composé de minorités qui embrassent “toutes les couleurs de la terre”, et une nouvelle utopie, “un monde où plusieurs mondes ont leur place”, construit sans exclusions et avec une participation active et plurielle.

Dès les premières réunions de la jungle, un mouvement large et dispersé de dimension planétaire a commencé à prendre forme, un mouvement qui prendra ensuite le relais dans les manifestations mondiales altermondialistes successives et dans les forums sociaux mondiaux.

Le mouvement zapatiste n’a pas l’intention de devenir une organisation politique verticale. Elle ne veut pas seulement changer le gouvernement, elle veut changer le monde, et elle le fait par le biais d’une organisation décentralisée et hétérogène. Le voyage et les objectifs sont maintenant à long terme, dans une phase de révision du “rythme” et des “entreprises”, possibles alliés opportunistes.

Le zapatisme est un phénomène complexe dans lequel convergent de nombreux acteurs et processus, aboutissant à la construction d’une identité politique, d’une nouvelle forme de citoyenneté à portée mondiale. L’importance de l’incursion du mouvement zapatiste dans l’arène politique réside dans le fait qu’elle met en évidence l’épuisement du modèle démocratique actuel au service du régime capitaliste d’accumulation et de négation de la différence, ni reconnaissance ni égalité réelle. Pour cette raison, la lutte zapatiste crée le précédent nécessaire qui peut ouvrir les possibilités d’émancipation pour d’autres groupes marginalisés et opprimés dans le monde.