Le 20 novembre 1910, dans les campagnes du Chihuahua, des paysans en armes répondent à l’appel d’un modeste propriétaire du nord : Francisco Madero. Ce jour-là, le Mexique bascule. Non pas seulement parce qu’une dictature de trente ans vacille — mais parce qu’un pays entier, exsangue, inégal, vendu aux intérêts étrangers, décide d’exister autrement.
La Révolution mexicaine n’est pas un événement. C’est une décennie de convulsions, de trahisons, de soulèvements paysans et de rêves avortés, qui va pourtant jeter les bases du Mexique contemporain. Pour comprendre le pays aujourd’hui — ses murales géants, sa constitution, son rapport à la terre et au pouvoir — il faut traverser cette période.
Le Mexique avant la tempête : un pays sous pression
À l’aube du XXe siècle, le Mexique vit sous la poigne de Porfirio Díaz, au pouvoir depuis 1876. Son régime, le Porfiriato, a modernisé le pays en surface : chemins de fer, investissements étrangers, façades de pierres blanches dans les grandes villes. Mais sous cette modernité de vitrine, les fractures sont béantes.
La terre confisquée
La question agraire est la blessure centrale. Sous Díaz, 40 % du territoire national est entre les mains de quelque 840 propriétaires terriens. Le général Terrazas, dans le nord du pays, possède à lui seul près de 24 millions d’hectares — une superficie comparable à plusieurs pays européens réunis. L’Église catholique détient elle aussi d’immenses domaines, avec un clergé conservateur solidaire de l’ordre établi.
Les paysans, eux, travaillent sur ces terres sans les posséder. Endettés auprès des tiendas de raya — ces boutiques d’hacienda qui vendent à crédit à des prix exorbitants —, ils sont liés à la glèbe comme des serfs médiévaux. Leur salaire : 25 centavos par jour, inchangé depuis la fin de la période coloniale, alors que les prix ont triplé.
Un régime économique au service de l’étranger
Le slogan du Porfiriato — « basse politique, haute administration » — résume bien son projet : laisser la politique aux élites, ouvrir l’économie aux capitaux étrangers. Les Américains contrôlent les chemins de fer et les mines d’argent de San Luis Potosí. Les Anglais gèrent les puits de pétrole. Les Français dominent le textile. Les Mexicains, eux, occupent les postes subalternes.
Il n’existe aucune législation du travail. Les grèves sont interdites. Ceux qui réclament de meilleures conditions sont arrêtés, ou pire. La journée de travail dépasse régulièrement douze heures. Et les travailleurs vivent dans des baraquements en adobe, sans fenêtres, sur sol de terre battue.
Un pouvoir sans contrepoids
Porfirio Díaz est arrivé au pouvoir sous la bannière de la non-réélection. Il a gouverné sept mandats consécutifs. Les chambres législatives n’avaient d’autre volonté que la sienne. Les gouverneurs d’État étaient nommés par lui. Les juges servaient le pouvoir exécutif. La constitution existait — sur le papier.
L’opposition commence à s’organiser dans les marges : le mouvement anarchiste Regeneración, le Parti libéral mexicain et son programme clandestin de 1906, les milieux libéraux. Mais toute dissidence est réprimée avec méthode.
Le déclenchement : de Madero à la chute du dictateur
En 1910, Díaz laisse entendre qu’il accepterait une opposition électorale. Francisco Madero, propriétaire terrien progressiste de Coahuila, le prend au mot. Il parcourt le pays, galvanise les foules, fonde le Parti anti-réélectionniste. Il est arrêté avant les élections, accusé de rébellion. Díaz est réélu pour la septième fois dans le vide.
Madero, libéré sous caution, publie le Plan de San Luis Potosí : il déclare les élections nulles, rejette le gouvernement de Díaz et appelle à un soulèvement armé national pour le 20 novembre 1910. Le pays répond.
Zapata au sud, Villa au nord
Deux figures surgissent et cristallisent l’insurrection populaire. Au sud, Emiliano Zapata mène les paysans de Morelos avec une conviction simple et radicale : « La terre est à ceux qui la travaillent. » Sa guérilla s’empare d’haciendas et les redistribue. Au nord, Pancho Villa — de son vrai nom Doroteo Arango, surnommé le « Centaure du Nord » — lève une armée de mineurs, de péons et d’hommes des plaines. Il distribue de l’argent, nourrit les villages, incarne une autre forme de justice.
Face à cette vague, Díaz comprend que le rapport de forces a basculé. Il signe les accords de Ciudad Juárez avec Madero le 25 mai 1911, puis prend un train pour Veracruz. Il mourra à Paris en 1915, en exil.
La décennie de toutes les contradictions
Madero accède à la présidence. Il rétablit la Constitution de 1857, garantit le suffrage, interdit la réélection. Mais ces réformes politiques ne répondent pas à la faim des campagnes. Zapata se retourne contre lui avec le Plan d’Ayala, exigeant la redistribution immédiate des terres. La coalition révolutionnaire vole en éclats.
La trahison de Huerta
En 1913, Victoriano Huerta — le propre ministre de la Guerre de Madero — organise un coup d’État avec le soutien des conservateurs, des grands propriétaires et du haut clergé. Madero est arrêté, puis assassiné. Le Mexique replonge dans la violence.
Venustiano Carranza prend la tête des constitutionnalistes contre Huerta. Les factions se multiplient : zapatistes, villistas, carrancistas, obregonistas. En 1914, les Marines américains occupent le port de Veracruz pour défendre leurs intérêts. En 1917, la Constitution de Querétaro est proclamée — l’une des plus progressistes de son époque — posant les fondements de la journée de huit heures, du salaire minimum, de la réforme agraire et de la nationalisation des ressources naturelles.
Zapata est assassiné par traîtrise en 1919, à l’Hacienda de Chinameca dans l’État de Morelos. Villa le sera en 1923. La révolution dévore ses propres enfants.
Lázaro Cárdenas et l’accomplissement du programme révolutionnaire
La décennie de feu se clôt formellement en 1920, mais les idéaux de la révolution mettent des années à se traduire en actes. C’est sous la présidence de Lázaro Cárdenas (1934–1940) que le programme révolutionnaire prend sa forme la plus concrète.
Cárdenas redistribue 18 millions d’hectares à 750 000 familles — le double de tous les gouvernements précédents réunis. Il organise les ejidos, ces terres communautaires, en coopératives productives. Il soutient la structuration des syndicats de travailleurs à l’échelle nationale.
L’expropriation pétrolière de 1938
Le 18 mars 1938, Cárdenas annonce l’expropriation de dix-sept compagnies pétrolières étrangères, en application de la Constitution. C’est un acte de souveraineté historique. Les compagnies américaines et britanniques organisent un boycott, bloquent l’accès aux pétroliers. Le gouvernement mexicain conclut des accords de troc avec l’Allemagne, l’Italie et le Japon. La compagnie nationale Pemex est créée.
Au-delà de l’économie, l’acte a une portée symbolique profonde : le Mexique affirme que ses richesses naturelles lui appartiennent. Ce sentiment — qu’on pourrait appeler la dignité nationale retrouvée — est encore vivant dans la mémoire collective mexicaine.
Ce que la révolution a changé en profondeur
La Révolution mexicaine n’a pas tout résolu. Elle a été incomplète, souvent trahie, récupérée par des régimes autoritaires qui ont régné sous le PRI pendant sept décennies. Mais elle a posé des jalons durables.
Sur le plan social, elle a produit certaines des législations du travail les plus avancées du monde de l’époque : journée de huit heures, interdiction du travail nocturne pour les femmes et les mineurs, droit de grève reconnu dès 1916. Sur le plan culturel, elle a déclenché une renaissance artistique sans équivalent en Amérique latine. Diego Rivera, José Clemente Orozco et David Alfaro Siqueiros couvrent les murs des bâtiments publics de fresques monumentales où paysans, révolutionnaires et indigènes deviennent les sujets de l’histoire nationale. Le compositeur Carlos Chávez tisse la mélodie indigène dans la musique savante mexicaine. Le roman de la révolution naît, ancré dans la réalité des soldats et des campagnes.
Et sur le plan identitaire, la révolution opère un renversement fondamental : le Mexique cesse de regarder vers l’Europe comme modèle. Il commence à se regarder lui-même.
Les grandes figures de la Révolution mexicaine
- Francisco Madero (1873–1913) : initiateur du mouvement anti-réélectionniste, élu président en 1911, assassiné en 1913 lors du coup d’État de Huerta.
- Porfirio Díaz (1830–1915) : dictateur au pouvoir pendant plus de trente ans, renversé en 1911, mort en exil à Paris.
- Emiliano Zapata (1879–1919) : chef de la guérilla du Sud, symbole de la lutte agraire, assassiné par traîtrise à Chinameca.
- Pancho Villa (1878–1923) : commandant de la División del Norte, figure populaire du nord, assassiné en 1923.
- Venustiano Carranza (1859–1920) : chef des constitutionnalistes, président du Mexique après la défaite de Huerta, artisan de la Constitution de 1917.
À savoir avant d’explorer cette histoire au Mexique
Les murales sont partout — et ils racontent tout. Pour approcher la révolution mexicaine de façon vivante, les fresques de Diego Rivera au Palacio Nacional de Mexico City sont un point de départ incontournable. On y lit toute l’histoire du Mexique, de la civilisation préhispanique à la révolution industrielle, en quelques heures de déambulation.
Le 20 novembre est férié. La « Journée de la Révolution » est célébrée chaque année, avec des défilés sportifs et scolaires dans tout le pays. Si vous voyagez à cette période, attendez-vous à des fermetures de musées et à une ambiance particulière dans les villes.
Morelos, terre de Zapata. Le village d’Anenecuilco, dans l’État de Morelos, est le berceau natal d’Emiliano Zapata. La région garde une mémoire vive du leader paysan. Cuautla, la ville principale de la zone, possède un musée dédié à sa vie et à son combat.
Chihuahua et la trace de Villa. Le Museo de la Revolución en la Frontera, à Ciudad Juárez, et le Museo Histórico de la Revolución à Chihuahua retracent l’épopée villiste avec des documents d’époque et des armes. Le mausolée de Pancho Villa se trouve à Chihuahua.
Ne pas confondre révolution et guerre d’indépendance. Erreur fréquente chez les visiteurs : la guerre d’indépendance mexicaine (1810–1821) précède la révolution d’un siècle. Ce sont deux événements distincts, même si les commémorations du 16 septembre et du 20 novembre se succèdent en automne.
Un siècle plus tard, les noms de Zapata et Villa figurent encore sur les murs des maisons paysannes, dans les slogans des manifestants et dans les chansons populaires. La révolution mexicaine n’est pas seulement un chapitre d’histoire — c’est un langage que le Mexique utilise encore pour parler de lui-même, de ses injustices et de ses espoirs. Traverser ce pays, c’est aussi traverser cet héritage.
