Le 1er janvier 1994, pendant que le Mexique fêtait l’entrée en vigueur de l’ALENA — présenté comme le ticket d’entrée dans la modernité économique —, des centaines d’hommes et de femmes en cagoules noires descendaient des montagnes du Chiapas pour occuper San Cristóbal de las Casas. Pas une révolution venue du passé : une insurrection pensée pour l’avenir, diffusée sur Internet à une époque où peu de guérillas savaient ce qu’était un modem.
L’EZLN — l’Armée Zapatiste de Libération Nationale — reste aujourd’hui l’un des mouvements politiques les plus singuliers du continent américain. Ni parti, ni cartel, ni nostalgie armée : une expérience d’autonomie indigène qui continue, trente ans plus tard, de faire vivre des communautés entières selon leurs propres règles, à l’écart de l’État mexicain.
Ce qu’est l’EZLN : réponse directe
L’EZLN (Ejército Zapatista de Liberación Nacional) est une organisation politico-militaire fondée en 1983 dans la forêt Lacandone, au Chiapas. Elle regroupe principalement des communautés indigènes mayas — Tzotzils, Tzeltals, Tojolabals, Chols — qui vivent dans l’un des États les plus pauvres du Mexique, malgré des ressources naturelles considérables.
Le 1er janvier 1994, l’EZLN prend les armes et occupe plusieurs villes du Chiapas. En quelques jours, le monde entier connaît le nom du mouvement zapatiste. Depuis lors, l’organisation a abandonné la lutte armée au profit d’une construction autonome : écoles, cliniques, coopératives, instances de gouvernement autogéré — les fameux caracoles.
Les origines : ce qui a tout déclenché
Un Chiapas riche, des paysans sans rien
Pour comprendre l’EZLN, il faut d’abord comprendre le paradoxe chiapanèque. L’État produit de l’électricité pour une grande partie du Mexique, possède des réserves de pétrole, des forêts immenses, une biodiversité rare. Pourtant, dans les années 1980, les communautés indigènes de la forêt Lacandone vivent sans eau courante, sans accès aux soins, sans droits fonciers reconnus. Leurs terres, celles travaillées par leurs ancêtres, appartiennent légalement à des latifundistas — de grands propriétaires terriens liés aux structures de pouvoir régionales.
C’est dans ce terreau-là, nourri de frustrations accumulées depuis des décennies, que naît l’organisation clandestine qui deviendra l’EZLN.
1983 : la fondation dans la forêt
En novembre 1983, un petit groupe d’activistes — venus pour certains de la ville, formés à la théologie de la libération et aux théories marxistes — entre dans la forêt Lacandone et commence à travailler avec les communautés indigènes locales. Ce n’est pas un coup d’État en préparation : c’est une longue immersion, une décennie de construction patiente d’une organisation clandestine.
Parmi eux, un jeune philosophe qui prendra le nom de Sous-commandant Marcos. Issu de l’université, il s’attendait à enseigner la révolution. Ce sont les communautés qui lui ont appris à penser autrement.
1994 : le soulèvement du Nouvel An
La date n’est pas un hasard. L’ALENA — l’accord de libre-échange entre le Mexique, les États-Unis et le Canada — entre en vigueur le 1er janvier 1994. Pour les communautés indigènes, cet accord représente une menace directe : il ouvre les marchés agricoles à des importations massives de maïs américain subventionné, menaçant l’économie paysanne déjà fragile. Il s’accompagne aussi d’une réforme constitutionnelle qui met fin au droit à la propriété communautaire des terres (ejidos), permettant leur privatisation.
La révolution mexicaine avait promis la terre aux paysans en 1917. En 1992, la constitution qui en découlait est modifiée. Pour l’EZLN, c’est la trahison définitive.
Le soulèvement dure douze jours de combats actifs. Le gouvernement répond militairement, mais l’opinion publique mexicaine et internationale se retourne rapidement en faveur des zapatistes. Le 12 janvier 1994, des centaines de milliers de personnes défilent à Mexico pour exiger un cessez-le-feu. Le gouvernement recule. Des négociations s’ouvrent.
Les visages du mouvement
Le Sous-commandant Marcos : le porte-parole à la cagoule
Rafael Sebastián Guillén Vicente — dit Marcos, puis rebaptisé « Galeano » en 2014 — est devenu le visage médiatique de l’EZLN sans jamais en être le vrai chef. Formé en philosophie à l’UNAM, il maîtrise l’art du texte politique autant que celui de la mise en scène. Ses communiqués, pleins d’ironie et de références littéraires, circulent sur Internet dès 1994 — une première dans l’histoire des guérillas.
Mais Marcos a toujours insisté sur un point : il est le porte-parole, pas le décideur. Les décisions appartiennent aux communautés.
Les comandantes : des femmes au cœur du mouvement
L’une des dimensions les moins connues de l’EZLN est la place centrale qu’y occupent les femmes. La Comandante Ramona, visage de la lutte féminine au sein du mouvement, est entrée dans San Cristóbal en 1994 avec un fusil et le drapeau mexicain. La Comandante Susana a porté publiquement les revendications des femmes indigènes — contre les mariages forcés, contre les violences domestiques — dès les premières négociations avec le gouvernement.
La « Loi révolutionnaire des femmes », adoptée par l’EZLN en 1993 avant même le soulèvement, est considérée comme l’un des textes féministes les plus radicaux jamais produits par un mouvement armé latino-américain.
L’idéologie zapatiste : ce qui la rend unique
Ni Lénine, ni le marché : le « mandar obedeciendo »
L’EZLN ne correspond pas aux catégories habituelles de la gauche armée latino-américaine. Pas de dictature du prolétariat, pas d’avant-garde révolutionnaire qui sait mieux que le peuple ce qu’il lui faut. La philosophie zapatiste repose sur un principe central : mandar obedeciendo — « commander en obéissant ». Les dirigeants exécutent ce que les communautés décident.
Ce refus de prendre le pouvoir d’État est délibéré. L’EZLN ne cherche pas à gouverner le Mexique : elle veut construire une autonomie de fait, dans les territoires qu’elle contrôle.
Les caracoles et les Juntas de Buen Gobierno
Depuis 2003, les territoires zapatistes sont organisés autour de caracoles — des centres politiques et culturels — et de Juntas de Buen Gobierno (Conseils de Bon Gouvernement). Ces instances gèrent l’éducation, la santé, la justice, et les relations avec les visiteurs et les ONG, en dehors de toute structure étatique mexicaine.
Les résultats sont concrets et documentés : taux d’alphabétisation en hausse, cliniques communautaires opérationnelles, coopératives de café et d’artisanat. Ce n’est pas un utopie abstraite : c’est un territoire qui fonctionne selon d’autres règles, depuis plus de vingt ans.
Terre, dignité, démocratie, autonomie
Les quatre axes politiques de l’EZLN restent cohérents depuis 1994 : la terre comme bien commun et non comme marchandise ; la dignité du travail paysan et artisan ; une démocratie participative ancrée dans les usages communautaires ; et l’autonomie vis-à-vis de l’État et des intérêts extérieurs. Ces principes ne sont pas des slogans — ils structurent le fonctionnement quotidien des communautés.
Visiter les territoires zapatistes : ce qu’il faut savoir
Il est possible de visiter certains espaces zapatistes, notamment autour de San Cristóbal de las Casas et dans la forêt Lacandone. Mais ce n’est pas un tourisme ordinaire. Les communautés acceptent des visiteurs dans des cadres précis — solidarité politique, projets éducatifs, échanges culturels — et non pour la simple curiosité d’un passage.
Des organisations comme le CIDECI (Universidad de la Tierra) à San Cristóbal organisent régulièrement des rencontres ouvertes au public, conférences et séminaires. C’est souvent la porte d’entrée la plus respectueuse pour comprendre le mouvement de l’intérieur.
À savoir avant de s’y intéresser ou d’y aller
Ne pas confondre zapatisme et insécurité. Les territoires autonomes zapatistes sont parmi les zones les mieux organisées du Chiapas en termes de sécurité interne. Le conflit armé actif appartient au passé. Les affrontements que l’on peut lire dans la presse concernent généralement des tensions avec des groupes paramilitaires ou des conflits fonciers dans des zones périphériques — pas les caracoles.
Photographier sans demander, c’est une faute. Dans les communautés zapatistes comme dans beaucoup de communautés indigènes du Chiapas, photographier des personnes sans leur accord est considéré comme une violation. Certains villages refusent toute photographie. C’est une règle non négociable.
L’EZLN n’est pas un musée. Le mouvement est vivant, en évolution permanente. En 2021, une délégation zapatiste a traversé l’Atlantique pour une tournée en Europe. Le contexte politique interne du Mexique, l’arrivée de nouveaux acteurs comme les cartels dans certaines zones du Chiapas, oblige le mouvement à adapter constamment ses stratégies.
La cagoule n’est pas un déguisement. Le port du pasamontañas (cagoule) par les zapatistes n’est pas symbolique uniquement : pendant des années, il a servi à protéger des membres de communautés identifiables de représailles. C’est un signe de sécurité collective, pas de clandestinité dramatisée.
Budget et accès. San Cristóbal de las Casas est accessible depuis Mexico en avion (vol direct, environ 1h30) ou en bus longue distance depuis Oaxaca (8-10h). La ville elle-même est une base solide pour explorer la région et comprendre le contexte zapatiste. Des librairies, espaces culturels et guides locaux spécialisés permettent d’aller au-delà de la surface.
Un mouvement qui a changé quelque chose
Ce qui est frappant, avec l’EZLN, c’est moins la guérilla de 1994 que ce qui a suivi. Des milliers de mouvements sociaux à travers le monde — des altermondialistes de Seattle aux indignés espagnols — ont cité les zapatistes comme source d’inspiration. Pas pour les armes : pour l’idée qu’il est possible de construire autre chose, dans les failles laissées par l’État, avec la patience des gens qui n’ont rien d’autre à perdre que leur dignité.
Au Chiapas, dans les villages aux toits de tôle et aux murs peints en rouge et noir, des enfants apprennent à lire en tzotzil dans des écoles que personne d’autre n’a construites pour eux. C’est peut-être ça, le vrai bilan zapatiste.


