La guerre des pâtisseries

Un pâtissier français lésé. Une note diplomatique ignorée. Dix navires de guerre au large de Veracruz. Et une jambe arrachée par un boulet de canon qui allait propulser un général vers le pouvoir. La « guerre des pâtisseries » ressemble à une farce historique — jusqu’à ce qu’on comprenne ce qu’elle révèle vraiment du Mexique des années 1830 : un État naissant, criblé de dettes, secoué par ses propres militaires, et déjà soumis aux pressions des puissances européennes.

Ce conflit armé, qui opposa le Mexique à la France d’avril 1838 à mars 1839, n’est pas une anecdote pittoresque. C’est un miroir tendu sur la fragilité d’une nation qui venait à peine de conquérir son indépendance.

Un pays à genoux : le contexte mexicain des années 1830

L’indépendance mexicaine, proclamée en 1821 après onze ans de guerre contre l’Espagne, n’a pas apporté la stabilité que beaucoup espéraient. Au contraire. Les premières décennies de la République mexicaine sont marquées par une instabilité chronique : les présidents se succèdent à un rythme frénétique, les factions militaires se disputent le pouvoir par les armes, et les idéaux opposés du centralisme et du fédéralisme déchirent le pays de l’intérieur.

Sur le plan économique, la situation est critique. L’État mexicain accumule les dettes extérieures, contractées auprès de plusieurs gouvernements européens pour financer les guerres civiles et maintenir à flot une administration que les soulèvements armés désorganisent en permanence. Les recettes fiscales ne suffisent plus. Pour renflouer les caisses, les gouvernements successifs ont recours à une pratique brutale : forcer les commerçants, mexicains comme étrangers, à verser des contributions forcées — sous peine d’intervention militaire.

Les marchands étrangers installés au Mexique — Britanniques, Espagnols, Français — voient leurs commerces pillés, leurs marchandises saisies, leurs biens endommagés lors des émeutes et pronunciamientos qui se multiplient. Ils réclament des dédommagements. Le gouvernement mexicain, exsangue, ne répond pas.

Le pâtissier de Tacubaya, ou l’anecdote devenue symbole

Parmi les plaintes déposées auprès du représentant diplomatique français à Mexico, le baron Deffaudis, l’une sort du lot. Un restaurateur français — ou pâtissier selon certaines sources — installé à Tacubaya, aux portes de la capitale, se plaint que des officiers de l’armée, proches de l’entourage du président Santa Anna, ont saccagé son établissement et consommé gâteaux et victuailles sans laisser le moindre peso.

La scène a quelque chose d’absurde. Et pourtant, ce détail anodin va traverser l’histoire sous le nom de « guerra de los pasteles » — la guerre des pâtisseries. Le nom est resté, moitié moqueur, moitié révélateur d’un conflit que l’on a longtemps minimisé.

En réalité, les revendications françaises globales s’élèvent à 600 000 pesos — une somme considérable — présentées au gouvernement mexicain par le baron Deffaudis après des années de réclamations ignorées.

L’ultimatum français et le blocus de Veracruz

Dix navires de guerre et une date limite

Las d’essuyer des refus, Deffaudis rompt les négociations diplomatiques et retourne en France pour y défendre la cause des ressortissants lésés. Il revient au Mexique en avril 1838 avec une flotte de dix navires de guerre positionnés au large de l’île des Sacrifices, face au port de Veracruz. L’ultimatum est posé : le Mexique a jusqu’au 15 avril 1838 pour accepter les conditions françaises, faute de quoi les forces navales entreront en action.

Le gouvernement mexicain refuse de négocier sous la contrainte d’une pression militaire étrangère sur ses côtes. La réponse française ne tarde pas : blocus total des ports mexicains du golfe, saisie de la marine marchande. Pendant sept mois, les échanges commerciaux sont paralysés. Pour un pays dont l’économie dépend largement des importations et des exportations transitant par Veracruz — alors l’un des ports les plus actifs des Amériques —, le coup est rude.

Le bombardement de Veracruz

Le 27 novembre 1838, la flotte française passe à l’offensive. La forteresse de San Juan de Ulúa, qui garde l’entrée du port de Veracruz, subit un bombardement nourri. La résistance mexicaine, sous-équipée et surprise, capitule rapidement. La ville de Veracruz tombe dans la foulée. Trois jours plus tard, le 30 novembre, le gouvernement mexicain déclare officiellement la guerre à la France.

Santa Anna, la jambe et le retour en grâce

C’est ici qu’entre en scène l’un des personnages les plus ambivalents de l’histoire mexicaine : Antonio López de Santa Anna. Général charismatique et politicien retors, Santa Anna est alors en disgrâce, retiré dans son hacienda de Manga de Clavo, près de Xalapa.

Apprenant la chute de Veracruz, il quitte sa retraite sans autorisation formelle et marche sur la ville avec environ 3 000 hommes. Face aux 30 000 soldats français retranchés dans le port, le rapport de force est sans appel. L’assaut mexicain est repoussé avec de lourdes pertes — près de la moitié des hommes engagés sont tués ou blessés.

Lors d’une escarmouche contre l’arrière-garde française en retraite, Santa Anna reçoit un boulet de canon dans la jambe. L’amputation est inévitable. Il fait enterrer le membre en grande pompe, avec discours funèbre et honneurs militaires.

L’épisode, qui pourrait paraître grotesque, va s’avérer politiquement décisif. Santa Anna se présente en héros blessé pour la patrie. Sa jambe perdue devient une relique patriotique, un capital symbolique qu’il exploitera avec cynisme pour revenir au centre du pouvoir mexicain — pas une, mais plusieurs fois.

La paix signée, les 600 000 pesos payés

Le dénouement du conflit doit beaucoup à la diplomatie britannique. L’ambassade d’Angleterre sert de médiateur entre Paris et Mexico, et un traité de paix est finalement signé le 9 mars 1839. Le Mexique s’engage à verser les 600 000 pesos réclamés par la France. La flotte lève le blocus. La guerre des pâtisseries prend fin, non pas par les armes, mais par un chèque.

Le bilan humain reste modeste à l’échelle des conflits de l’époque : 95 Mexicains tués, 129 blessés ; 38 Français morts, 95 blessés. Mais les dommages économiques causés par sept mois de blocus sur les ports mexicains sont, eux, bien plus profonds.

Ce que ce conflit dit du Mexique

La guerre des pâtisseries n’est pas une curiosité anecdotique. Elle annonce, en miniature, ce qui va suivre : l’intervention française de 1862, l’Empire de Maximilien, les décennies de pression des puissances étrangères sur un Mexique structurellement fragilisé. Elle illustre aussi la manière dont les grandes puissances européennes du XIXe siècle traitaient les États latino-américains — comme des débiteurs à contraindre, jamais comme des partenaires à ménager.

Et elle offre un portrait saisissant de Santa Anna, dont toute la carrière politique tient dans cet épisode : un homme capable de transformer une défaite militaire en triomphe personnel, une jambe perdue en symbole national.

À savoir avant d’explorer l’histoire franco-mexicaine

Pour replacer cet épisode dans votre voyage

Si vous visitez Veracruz, la forteresse de San Juan de Ulúa — au cœur du port — est directement liée à cet épisode. C’est depuis ses murailles que les soldats mexicains ont tenté de résister au bombardement français. Le musée intérieur retrace plusieurs siècles d’histoire militaire et coloniale. Prévoyez une demi-journée, en matinée pour éviter la chaleur humide du golfe.

Ce que les Mexicains en retiennent

Dans les manuels scolaires mexicains, la guerre des pâtisseries est souvent enseignée comme un exemple d’ingérence étrangère et d’humiliation nationale — bien plus que comme un fait divers sucré. Le nom lui-même est perçu avec une certaine amertume : il minimise un conflit réel, instrumentalisé par une puissance coloniale pour exercer une pression économique sur un État souverain.

Santa Anna, une figure à connaître pour comprendre le Mexique du XIXe siècle

Antonio López de Santa Anna a été président du Mexique à onze reprises. Comprendre son rapport au pouvoir — cynique, flamboyant, parfois grotesque — c’est comprendre une partie de l’instabilité structurelle qui a marqué le pays pendant plusieurs décennies. La guerre des pâtisseries est l’un des chapitres les plus révélateurs de sa biographie politique.

Il reste dans la mémoire mexicaine une figure profondément ambivalente : général courageux et politicien opportuniste, patriote de façade et négociateur sulfureux — c’est lui qui cédera plus tard le Texas aux États-Unis lors du traité de Guadalupe-Hidalgo.


Il y a quelque chose de vertigineux à réaliser qu’une guerre entre deux nations peut, dans les livres d’histoire, porter le nom d’un dessert. Mais le Mexique des années 1830 n’avait rien d’une comédie : c’était un pays qui cherchait sa forme, sous les pressions internes et les appétits étrangers. La pâtisserie n’était qu’un prétexte. La dette, l’instabilité, la souveraineté fragilisée — voilà le vrai sujet. Et il résonne, encore aujourd’hui, dans bien des recoins de l’histoire mexicaine.

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