L’hôpital Henry Ford ou Le lit volant de Frida Kahlo

18 mars 2021 0
L’hôpital Henry Ford ou Le lit volant de Frida Kahlo

En 1932, Frida Kahlo, artiste mexicaine, va vivre l’un des moments les plus douloureux de sa vie : la perte de son fils lors d’une fausse couche. Cet événement mettrait fin à son rêve tant espéré de devenir mère.

Pour Frida, le diagnostic était très clair : son corps n’était pas capable de supporter la croissance d’un bébé pour deux raisons, la première, conséquence d’un grave accident subi dans sa jeunesse, et la seconde, une malformation congénitale de son utérus. Frida décrira plus tard ce chagrin comme “un chagrin qui la rendit folle”.

Dans l’intention de refouler ses sentiments, Frida va travailler à une série sans précédent de dessins et de lithographies, travaux qui se matérialiseront dans la production de son œuvre “Henry Ford Hospital” ou “The Flying Bed”.

Analyse de l’oeuvre

Cette œuvre, peinte à l’huile sur une plaque de métal, nous offre une image de l’artiste sur son lit d’hôpital. On peut également observer la présence d’éléments éparpillés autour d’elle, dont certains n’ont apparemment aucun rapport avec le drame dépeint dans l’œuvre. Cependant, ces objets partagent une signification qui est encodée derrière l’image concrète qui a été représentée. Le style “naïf” de cette œuvre, ainsi que les matériaux utilisés pour son exécution, la présence de symboles et les caractéristiques formelles de la peinture nous permettent de l’associer aux ex-voto mexicains. Frida Kahlo crée des peintures proches des peintures votives traditionnelles dans l’intention de mettre une distance entre son esprit et ses peines.

Les ex-voto sont des peintures traditionnelles réalisées à la demande de croyants pieux pour solliciter un miracle ou en guise d’action de grâce pour l’accomplissement d’un miracle, le plus souvent à l’intention de saints ou de la vierge. L’ex-voto est une expression populaire de la culture traditionnelle mexicaine, dans laquelle deux plans sont représentés : il y a d’abord le plan réel, où un fait concret est présenté, et ensuite le plan providentiel, où se manifeste l’intervention miraculeuse de la divinité. Les deux plans représentés simultanément constituent une énigme en raison de leur dualité exprimée par la présence du possible et de l’impossible dans le même espace (voir les exemples présentés ci-dessous). La différence avec la peinture de Frida réside dans un fait simple : Frida ne représente qu’un seul plan, et celui-ci constitue la circonstance qu’elle veut communiquer.

La représentation de la souffrance

Pour Frida, il y a une vraie souffrance, un vrai événement, mais il n’y a pas d’espoir. L’hôpital Henry Ford est la représentation de sa propre tragédie, dans laquelle elle devient le martyr, remplaçant l’image de la divinité, au moment de la perte de son fils. Malgré la distance entre cette image centrale et l’apparente déconnexion des autres éléments, dans leur signification, ils finissent tous par représenter la même réalité que Frida illustre sur un seul plan. Ces objets contribuent même à clarifier son message. Inspirées du monde du réel, ces images dépeintes par Frida ne représentent pas le réel, mais le monde subjectif de son paysage intérieur, la souffrance.

Six objets-symboles

Les six objets-symboles du tableau, reliés par des ficelles rouges à la main de Frida, ont tous une signification associée à la sexualité et à sa grossesse interrompue. Le premier objet dans la partie supérieure gauche est un objet médical qui représente un abdomen où Frida nous montre certaines des causes qui ont provoqué son mauvais accouchement : le rétrécissement de son utérus et le mauvais état de sa colonne vertébrale. Le second, dans la partie supérieure du milieu, est un fœtus masculin, représentant son fils décédé. Le troisième, en haut à droite, est un escargot, qui dans la culture indigène représentait la fertilité et la féminité des femmes, les naissances et la sexualité féminine ; cet élément nous montre clairement l’imprégnation de l’esprit de l’artiste et de son imagerie avec des éléments de la culture populaire mexicaine. Le quatrième élément dans la partie inférieure gauche représente une machine, et selon l’opinion de différents auteurs, il pourrait s’agir d’une partie de ce qui deviendrait un stérilisateur à vapeur de ceux qui étaient utilisés à l’époque. Cette “machine”, dans sa condition d’objet industriel et réel, en viendrait à représenter la “réalité”, c’est-à-dire un lien qui nous informe que la tragédie représentée est restée uniquement sur le plan réel, et qui souligne en même temps l’absence d’une participation divine. La cinquième, dans la partie centrale inférieure, est une orchidée violette, souvenir de celles qui lui ont été apportées à l’hôpital par Mme Edsel Ford. Aux yeux de l’artiste, la fleur était un symbole de sentiments, nous invitant en même temps à nous souvenir du cycle inévitable de la vie, de la nature et de son pouvoir incontrôlable. Et enfin, le sixième et dernier objet, en bas à droite, est la représentation d’un os, élément lié aux blessures qu’elle a subies lors de son accident de tramway, qui était également l’une des raisons pour lesquelles sa grossesse n’a pu être menée à terme.

Frida au milieu de la tragédie

L’image d’une Frida ensanglantée sur son lit peut être comparée aux images sanglantes des Sacrés Cœurs de Jésus et de Marie, ou aux images des saints martyrs auxquels les peintures votives sont généralement adressées. Dans les ex-voto, la figure principale est toujours la divinité qui produit le miracle, mais dans “Henry Ford Hospital”, c’est Frida qui devient le centre d’intérêt car elle est victime de l’absence d’intervention divine.

Sur le lit de la peinture, nous pouvons trouver, parallèlement aux notes habituelles des peintures votives, quelques notes indicatives concernant la tragédie : la date et le lieu des événements. Mais, à la différence des ex-voto, dans la peinture de Kahlo il n’y a pas de remerciements parce que dans son cas il n’y a pas de raison de remercier.

Tous les éléments semblent flotter dans l’espace, on nous montre un paysage avec une ligne de démarcation horizontale sur laquelle de petits bâtiments industriels nous transportent vers la scène spatio-temporelle qu’elle a vécue : Détroit et ses grandes et froides industries. L’espace du support par rapport aux éléments laisse au spectateur une sensation de vide. La perspective utilisée provoque une dissociation des éléments, cette dissociation indique que nous entrons dans l’espace intérieur de l’artiste. Un espace où l’on peut être surpris par l’ingéniosité et la simplicité des dessins et par le traitement apparemment simple des couleurs, cet univers peut provoquer la tendresse, la compassion, et peut aussi transmettre la douleur et la souffrance, le chagrin, tout cela simultanément. Ce genre de sentiments peut également se manifester lorsque nous admirons un ex-voto mexicain, dans lequel la dualité entre l’angoisse de la tragédie et le prodige du miracle nous envahit ensemble. Cependant, Frida nous laisse avec une admiration qui nous pousse à contempler la mesure dans laquelle les êtres humains peuvent résister et supporter leur propre tragédie et leur propre souffrance.