La colonne brisée de Frida Kahlo

26 janvier 2021 0
La colonne brisée de Frida Kahlo

Dans La colonne brisée, Frida Kahlo s’octroie les attributs des martyrs chrétiens et superpose sa propre image sur les corps des perdrix mâles, ses hanches s’enroulant autour d’un tissu suggérant celui du Christ, dans cette œuvre elle montre ses blessures en tant que martyre chrétienne. Comme sa santé se détériorait et qu’elle était obligée de porter un corset d’acier, Frida Kahlo a peint cette oeuvre en 1944. Une colonne ionique avec plusieurs fractures symbolise sa colonne vertébrale blessée. La déchirure de son corps et les sillons du paysage stérile et fissuré deviennent une métaphore de la douleur et de la solitude de l’artiste.

Explication et analyse de l’oeuvre “la colonne brisée” de Frida Kahlo

Serait-il approprié d’appeler “La colonne brisée” de Frida Kahlo un autoportrait ? Prenant en compte les réflexions du livre de Jean-Luc Nancy, dans un portrait “il ne suffit pas que la peinture s’organise autour d’une figure, il faut aussi que celle-ci s’organise autour de son regard”, une recommandation qui ne semble pas correspondre à la peinture du peintre mexicain puisque toute première approche de l’œuvre par un interprète donnerait comme résultat que l’œuvre de Kahlo s’organise autour de la colonne. Une colonne qui, en tant que signe et à partir des relations avec les autres signes de l’œuvre, conforme un processus de sémiose illimitée – compte tenu de la théorie de Peirce – à partir duquel il est possible de réaliser une multiplicité de sens. C’est ici, selon la contribution théorique d’Eco, que le destinataire acquiert un rôle fondamental dans l’interaction communicative avec le texte esthétique, en choisissant sa propre façon de lire et de relire l’œuvre. Ensuite, la colonne vertébrale peinte par Frida acquiert une signification en tenant compte du fait que chaque colonne vertébrale a pour fonction première de soutenir le corps et de garantir l’équilibre. Ce pilier fondamental pour le corps humain, en l’occurrence féminin, pourrait s’articuler avec d’autres piliers fondamentaux qui constituent l’intégrité de l’homme, comme le sentiment de stabilité et de sécurité, tant physique que psychologique, éléments qui pourraient être en jeu lors de l’établissement de relations dans la peinture de Kahlo.

La thématique de la douleur

Bien que le regard de cette figure féminine ne soit pas le principal responsable de l’organisation du tableau, on remarque néanmoins l’expression choquante de la douleur qu’elle transmet et qui est accentuée par les larmes qui tombent sur son visage et par la quantité de clous qui pénètrent tout son corps, en soulignant l’un d’eux pour sa grande taille qui se trouve sur la poitrine gauche symbolisant la douleur du cœur sûrement liée à l’histoire d’amour que Frida a eue avec son mari, le célèbre peintre Diego Rivera. Mais ce regard refléterait aussi la bravoure, le courage, la ténacité et la lutte, des aspects remarquables dans la vie personnelle de l’artiste mexicain.

Un autre élément qui ne correspondrait pas aux hypothèses proposées par le philosophe français est la semi-nudité qui se manifeste dans le tableau, “un visage qui induirait la nudité détournerait tout le projet pictural”. Mais cette nudité ne semble pas évoquer l’aspect de sensualité féminine qui peut suggérer certains nus, puisqu’elle est accompagnée de plusieurs corsets et d’une tunique blanche qui offre un halo mystique et qui ferait référence, avec les autres éléments de l’oeuvre, à la crucifixion de Jésus-Christ.

L’arrière-plan de la colonne brisée

Le fond de cette image ne collabore pas non plus avec la théorie de Nancy, il ne s’agit pas d’un “fond monochrome de valeur équivalente à une absence de fond”. Le fond que Frida a peint consiste en un côté d’un ciel bleu cobalt, qui signifie l’électricité, la pureté et l’amour selon le peintre mexicain de son Journal. Ce ciel comporte des nuages qui rendent impossible de le voir clair et de prédire le mauvais temps, un temps atmosphérique qui pourrait être lié au temps intérieur et subjectif de l’auteur au moment où elle peignait. D’autre part, une grande partie de l’arrière-plan est représentée par une sorte de désert fissuré où le vert foncé prédomine, une couleur qui pour l’auteur signifie de mauvaises annonces. Un désert peut être défini en général comme un endroit inhabité qui est généralement caractérisé par peu ou pas de vie, et les fissures peuvent signifier l’instabilité du sol. Ce fond est articulé avec la rupture choquante du corps en deux moitiés qui montre dans sa blessure une colonne d’ordre ionique qui présente la tige pleine de fractures. La blessure est située du cou au ventre sur un fond magenta qui pourrait représenter du sang selon le Journal de Frida.

La colonne brisée est-elle un autoportrait ?

A partir des éléments précités, on peut s’interroger sur la possibilité de qualifier l’œuvre de Frida Kahlo d’autoportrait, comprenant par ce concept que “tout autoportrait est d’abord un portrait”, selon Nancy. Cependant, en regardant de près le tableau, il est possible de remarquer qu'”il y a une approche et qu’elle nous approche” – suivant les idées du philosophe – et à partir de cette approche, il est possible de souligner la relation significative établie entre le portrait et l’interprète. De plus, “La colonne brisée” peut être démêlée non seulement en tenant compte de la vie publique et privée du célèbre peintre mexicain, mais aussi comme une “expression de (sa) vie intérieure ou de son caractère spirituel” qui, dans l’œuvre, est saisie de manière si émouvante, que Jean-Luc Nancy la met en évidence en la prenant comme référence des idées de Hegel pour reconnaître dans le portrait “la véritable consommation de la peinture”.

Conclusion de la synthèse de la peinture

“La colonne vertébrale brisée” est l’un des exemples de la proposition créative innovante du peintre mexicain. On peut alors se demander dans quelle mesure l’œuvre de Frida peut être une sublimation d’expériences très concrètes, puisque ce tableau et toute sa production trouvent leur origine dans un cadre d’opérations constantes et de terribles maladies dont l’auteur a dû souffrir. En tout cas, une analyse de la vie de l’auteur ne suffirait pas à expliquer son œuvre originale, qui est loin d’être cataloguée dans un mouvement artistique particulier. Ce tableau parvient à captiver le spectateur de telle manière qu’il invite à continuer à l’observer attentivement. Pour cette raison et bien d’autres, il s’agit de mettre en valeur et d’applaudir le travail de Frida Kahlo mais surtout parce qu’elle a su resémantir la douleur et le corps malade en leur donnant une place privilégiée dans l’art.