Il y a des films qui se regardent. Et puis il y a des films qui traversent. Y tu mamá también — Et même ta mère — appartient résolument à la seconde catégorie. Tourné en 2001 par Alfonso Cuarón, quelques années avant qu’il ne devienne l’un des cinéastes les plus célébrés au monde, ce road movie mexicain est bien plus qu’une histoire d’adolescents en quête d’aventures : c’est un portrait brutal et tendre du Mexique de la fin du XXe siècle, filmé depuis l’intérieur.
Un film, une route, un pays à nu
L’histoire tient en quelques lignes. Julio et Tenoch, deux amis de dix-sept ans issus de milieux différents — l’un populaire, l’autre bourgeois —, passent un été à Mexico pendant que leurs petites amies voyagent en Europe. Lors d’un mariage, ils rencontrent Luisa, une Espagnole dans la trentaine mariée à un cousin de Tenoch. Pour l’impressionner, ils inventent l’existence d’une plage secrète baptisée Boca del Cielo, quelque part sur les côtes de l’Oaxaca. À leur grande surprise, elle accepte de partir avec eux.
Ce qui commence comme une escapade libérée — soleil, alcool, désir, insouciance — se transforme progressivement en quelque chose de plus profond, de plus douloureux. Le road trip devient un révélateur : des deux amis, de leur amitié fissurée par la jalousie et les secrets, et d’un Mexique que la caméra de Cuarón observe sans détourner le regard.
Alfonso Cuarón filme le Mexique comme personne
Une voix off qui raconte ce que les personnages ne voient pas
L’une des décisions formelles les plus audacieuses du film est cette narration en voix off qui surgit régulièrement pour contextualiser ce que la caméra filme. Pendant que les trois protagonistes longent une route nationale, la voix raconte l’histoire d’un pêcheur local, la fermeture d’un village, un accident oublié. Le Mexique réel s’infiltre dans la fiction.
C’est un choix politique autant qu’esthétique. Julio et Tenoch traversent le pays sans vraiment le voir. La voix off, elle, oblige le spectateur à regarder ce qui se passe sur les côtés de la route : la pauvreté rurale, les check-points militaires, les communautés indigènes que le voyage des deux garçons frôle sans jamais s’y arrêter.
Les paysages comme personnage à part entière
La route vers l’Oaxaca — entre montagnes, plaines arides, côtes du Pacifique — n’est pas filmée comme un décor de carte postale. Elle est filmée comme un corps vivant, parfois hostile, souvent indifférent. Cuarón utilise des plans séquences longs, une caméra portée qui colle aux personnages sans les embellir. On sent la chaleur humide, la poussière, le bruit du moteur.
Pour quiconque connaît ces routes mexicaines — la Carretera 200 longeant le Pacifique, les villages oaxaqueños hors des circuits touristiques —, le film résonne d’une familiarité presque physique.
Ce que le film dit vraiment : classe sociale, désir, et fin d’innocence
Deux amis, deux Mexique
La tension entre Julio et Tenoch n’est pas seulement sexuelle. Elle est sociale. L’un vient d’un quartier populaire de Mexico, l’autre d’une famille proche du pouvoir politique. Cuarón — qui a co-écrit le scénario avec son frère Carlos — n’en fait pas un exposé sociologique, mais laisse ces différences affleurer dans chaque scène : dans la façon de parler, de conduire, d’interagir avec les gens croisés en route.
Le Mexique de 2001, celui de la fin du régime du PRI et de l’élection historique de Vicente Fox, est en toile de fond. Une société en transition, inégale, contradictoire — exactement comme l’amitié des deux garçons.
Luisa, ou le personnage qui porte tout
Maribel Verdú livre une performance d’une justesse rare. Son personnage, Luisa, n’est pas simplement l’objet du désir des deux adolescents. Elle est la seule à vraiment vivre ce voyage — à s’y abandonner, à en comprendre l’enjeu. Ce qu’elle porte en elle, et que le film révèle progressivement, donne à Y tu mamá también une gravité inattendue, loin du simple film de coming-of-age.
Pourquoi ce film compte pour qui veut comprendre le Mexique
On peut regarder Y tu mamá también comme un drame de formation sur la sexualité et l’amitié. Mais on peut aussi le voir comme l’un des portraits les plus honnêtes jamais filmés du Mexique populaire et bourgeois, de ses paysages intérieurs et de ses contradictions sociales.
Avant de voyager au Mexique — ou après en être revenu —, ce film offre une grille de lecture rare : celle d’un cinéaste mexicain qui filme son propre pays sans complaisance ni condescendance. Les scènes de sexe explicites, les dialogues crus, l’absence de morale imposée font partie de ce regard frontal. Ce n’est pas du scandale pour le scandale : c’est de la vie filmée à hauteur d’homme.
Gael García Bernal et Diego Luna, alors quasi inconnus, portent leurs personnages avec une énergie naturelle et une complicité qui ne se joue pas. On les croit immédiatement — dans leur légèreté, dans leur cruauté ordinaire, dans leur désarroi final.
À savoir avant de le regarder
Classification : Le film est interdit aux moins de 16 ans en France. Il contient des scènes de sexualité non simulées et un langage très cru. Ce n’est pas un euphémisme : Cuarón a fait le choix délibéré de ne rien couper, de ne rien édulcorer.
Contexte à avoir en tête : Le film sort en 2001, au moment où le Mexique sort de soixante-dix ans de pouvoir quasi-ininterrompu du PRI. Cette transition politique — évoquée discrètement dans le film — n’est pas anecdotique : elle colore la désorientation des personnages et l’ambiance générale d’un pays qui cherche ses repères.
La plage de Boca del Cielo : Elle existe réellement, dans l’État d’Oaxaca, sur la côte Pacifique. Peu fréquentée au moment du tournage, elle a depuis gagné en notoriété grâce au film. Si vous voyagez dans la région, les côtes oaxaqueñas — Mazunte, Zipolite, Puerto Escondido — offrent encore ce sentiment d’être loin de tout, que le film capture si bien.
Erreur fréquente : Beaucoup regardent ce film en ne retenant que son côté provocateur. C’est passer à côté de l’essentiel. La voix off narrative, souvent perçue comme une digression, est le cœur politique du film. Ne la zappez pas mentalement.
Y tu mamá también a été nommé à l’Oscar du meilleur scénario original en 2003. Il a relancé la carrière internationale d’Alfonso Cuarón et ouvert la voie à la génération de cinéastes mexicains — Guillermo del Toro, Alejandro González Iñárritu — qui allait dominer Hollywood dans les années suivantes.
Ce film ne se résume pas à ce qu’il montre. Il se résume à ce qu’il dit de ce pays — immense, inégal, vivant — à travers trois personnages qui croient traverser le Mexique, et qui, sans le savoir, le traversent eux-mêmes.

