Réalisateurs de films mexicains

Il y a quelque chose de particulier dans le fait que trois amis — nés à Mexico et à Guadalajara, formés dans des écoles souvent modestes, portant en eux les images d’un pays immense et contradictoire — soient devenus les réalisateurs les plus primés de leur génération à Hollywood. Ce n’est pas un hasard. C’est le résultat d’une histoire cinématographique mexicaine bien plus dense qu’on ne l’imagine souvent.

Le cinéma mexicain ne commence pas avec les Oscars. Il commence avec des caméras braquées sur la Révolution, des visages paysans filmés à la sauvette, une industrie qui a connu son âge d’or entre les années 1930 et 1960 — dominant alors toute l’Amérique latine — avant de traverser des décennies de crises, de censures et de renaissances. Ce que font aujourd’hui Cuarón, Iñárritu, del Toro ou Escalante s’inscrit dans cette longue mémoire.

Voici cinq réalisateurs mexicains dont les œuvres ont redéfini la façon dont le monde perçoit le cinéma en langue espagnole — et au-delà.

Guillermo del Toro : la beauté monstrueuse

Guadalajara, ville de 5 millions d’habitants, capitale du Jalisco, est aussi la ville natale de Guillermo del Toro. C’est là qu’il a grandi, entouré de jouets, de figurines et d’un imaginaire débordant qu’il filmait déjà enfant avec une caméra Super 8. Ce n’est pas une anecdote : c’est le programme entier de son œuvre.

Del Toro a étudié au Centro de Investigación y Estudios Cinematográficos de Guadalajara, mais c’est dans les ateliers de maquillage qu’il a réellement appris son métier — travaillant comme superviseur d’effets spéciaux pendant près d’une décennie avant de passer derrière la caméra. Cette formation artisanale se ressent dans chaque texture, chaque créature, chaque détail visuel de ses films.

Son premier long métrage, Cronos (1993), posait déjà tous les thèmes qui allaient le définir : le corps transformé, la frontière entre le monde des vivants et celui des morts, une certaine tendresse pour les monstres. Le film remporte le prix de la Semaine internationale de la critique à Cannes. La suite — Le Labyrinthe de Pan, Hellboy, Pacific Rim, La Forme de l’eau — confirme un univers visuel sans équivalent, profondément mexicain dans sa relation au fantastique et à la mort, même quand il est produit à Hollywood.

La Forme de l’eau (2017) remporte l’Oscar du meilleur film et du meilleur réalisateur. Del Toro dédie sa victoire aux monstres — et à ceux qui les aiment.

Alejandro González Iñárritu : la ville comme blessure

Mexico. Vingt-deux millions d’habitants, la plus grande agglomération d’Amérique latine, une ville qui déborde de partout — d’histoires, de klaxons, d’embouteillages, de silences dans des appartements trop petits. C’est dans cette ville qu’Alejandro González Iñárritu est né et a grandi, et c’est cette ville qu’il filme avec une précision brutale dans son premier long métrage, Amores Perros (2000).

Avant le cinéma, il y a eu la radio. Pendant cinq ans, Iñárritu a animé une émission sur l’une des stations les plus écoutées du Mexique, interviewant des artistes, diffusant des concerts en direct. Cette sensibilité au rythme, au montage sonore, à la tension narrative se retrouve dans toute son œuvre.

Amores Perros est présenté à Cannes et nommé aux Oscars. Puis viennent 21 Grammes, Babel — avec lequel il devient en 2006 le premier cinéaste mexicain nommé à l’Oscar du meilleur réalisateur —, Biutiful, et enfin Birdman (2014) et The Revenant (2015), qui lui valent deux Oscars consécutifs du meilleur réalisateur. Personne n’avait jamais réalisé cela deux années de suite depuis John Ford.

Alfonso Cuarón : l’enfant de Mexico devenu cinéaste universel

Né à Mexico en 1961, Alfonso Cuarón grandit dans un environnement familial imprégné d’art et de curiosité intellectuelle. Il étudie d’abord la philosophie à l’UNAM — l’Université nationale autonome du Mexique, monstre académique de 350 000 étudiants — avant de se spécialiser en réalisation au Centro Universitario de Estudios Cinematográficos.

Il commence sa carrière à la télévision mexicaine, d’abord comme technicien, puis assistant réalisateur sur la série La Hora Marcada, qu’il co-écrit avec González Iñárritu. Un détail qui dit beaucoup sur la façon dont ces cinéastes se sont formés ensemble, dans les marges de l’industrie.

Son premier film, Sólo Con Tu Pareja (1991), remporte le Festival de Toronto et lui ouvre les portes de Hollywood. Il y réalise Une petite princesse (1995) pour Warner Brothers, puis revient au Mexique pour Y Tu Mamá También (2001), road movie générationnel avec Diego Luna et Gael García Bernal, nommé aux Oscars et ancré dans une réalité mexicaine rurale et urbaine que peu de films hollywoodiens auraient osé montrer.

Suivront Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban, Les Fils de l’Homme, Gravity — Oscar du meilleur réalisateur en 2014, premier Mexicain à le remporter. Et Roma (2018), film en noir et blanc tourné dans le quartier de sa propre enfance à Mexico, qui remporte trois Oscars dont celui du meilleur réalisateur.

Les Trois Amigos : une amitié devenue légende

Del Toro, Iñárritu et Cuarón se connaissent depuis des décennies. Le milieu cinématographique mexicain est petit, et ces trois-là ont grandi ensemble dans les mêmes salles de projection, les mêmes festivals, les mêmes nuits de doutes. On les surnomme les Three Amigos du cinéma mexicain. Ils ont fondé ensemble une société de production, Cha Cha Cha Films, et se sont publiquement soutenus à chaque étape de leurs carrières.

Que trois amis issus du même pays — et de la même génération — dominent le palmarès des Oscars sur une décennie entière reste l’un des phénomènes les plus singuliers de l’histoire du cinéma mondial.

Amat Escalante : la violence sans ornement

Amat Escalante est une figure à part dans ce panorama. Né à Barcelone d’un père mexicain et d’une mère américaine, il grandit à Guanajuato — ville coloniale, classée au patrimoine mondial, célèbre pour ses ruelles colorées et ses momies naturalisées — avant de retourner en Espagne étudier le cinéma au Centre d’études cinématographiques de Catalogne.

Son cinéma est austère, frontal, profondément inconfortable. Heli (2013), sélectionné pour la Palme d’Or à Cannes, plonge dans la violence du narcotrafic avec une rigueur documentaire qui dérange. Il ne cherche pas à expliquer ni à dramatiser : il montre. La Región Salvaje (2016), film de genre hybride mêlant body horror et critique sociale, lui vaut le Lion d’argent de la mise en scène à Venise.

Escalante incarne une autre façon d’être cinéaste mexicain : ni glamour hollywoodien, ni fable sociale lisse. Un regard qui ne détourne pas les yeux.

Alfonso Arau : l’avant les Three Amigos

Avant que les Three Amigos ne deviennent une expression consacrée, il y avait Alfonso Arau. Acteur, réalisateur, figure polymorphe du cinéma mexicain et hollywoodien, il a traversé plus de vingt ans de projets — théâtre, cinéma, télévision — avec six Ariel Awards à la clé (l’équivalent mexicain des Oscars).

Son film le plus emblématique reste Como Agua Para Chocolate (1992), adapté du roman de Laura Esquivel — qui était alors son épouse. L’histoire d’une femme dont les émotions se transmettent littéralement à travers la cuisine qu’elle prépare. Le livre s’est vendu à des millions d’exemplaires au Mexique ; le film a remporté sept récompenses internationales en 1992 et 1993, et reste l’une des portes d’entrée les plus sensorielles dans la culture mexicaine pour un public étranger.

On peut également le voir comme acteur dans Coco, le film Pixar (2017) qui, avec ses inexactitudes assumées, reste l’une des œuvres grand public ayant le mieux rendu hommage à la fête des Morts mexicaine.

À savoir avant de plonger dans ce cinéma

Ne réduisez pas ces cinéastes à leur succès américain. Leurs films mexicains — Amores Perros, Y Tu Mamá También, Cronos, Roma, Heli — sont souvent plus personnels, plus risqués, plus révélateurs du Mexique que leurs productions hollywoodiennes. Commencez par là.

Le cinéma mexicain ne se résume pas à ces cinq noms. Carlos Reygadas, Michel Franco, Fernando Eimbcke, Lila Avilés — une nouvelle génération de réalisateurs mexicains construit un cinéma exigeant, souvent loin des projecteurs internationaux, profondément ancré dans les réalités sociales du pays.

Si vous voyagez au Mexique, certains de ces films servent de guides culturels involontaires : Y Tu Mamá También traverse une côte du Pacifique qui existe vraiment ; Roma filme le quartier de Colonia Roma à Mexico avec une précision quasi-documentaire ; Como Agua Para Chocolate raconte une famille du nord du Mexique, côté Coahuila, dans un univers culinaire et émotionnel typiquement frontalier.

La Cineteca Nacional de Mexico, dans le quartier de Coyoacán, est l’un des meilleurs endroits au monde pour voir du cinéma mexicain contemporain et classique. Entrée accessible, programmation exigeante, architecture brutaliste magnifique. À ne pas manquer si vous passez par la capitale.

Le cinéma mexicain est un miroir. Il reflète la violence, la tendresse, l’absurde, la beauté ordinaire d’un pays qui résiste à toute simplification. Ces cinq réalisateurs n’ont pas seulement gagné des prix — ils ont posé leur regard sur quelque chose de réel, et ce regard traverse les frontières parce qu’il ne ment pas.

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