Le dimanche matin à Guadalajara, dans certains quartiers, l’air sent la poussière de terre battue et le cuir travaillé. Des hommes en sombrero brodé d’argent montent des chevaux nerveux dans des arènes que les Mexicains appellent lienzos charros. Ce n’est pas un spectacle folklorique pour touristes — c’est la charrería, sport national officiel du Mexique, pratiqué chaque semaine par des familles entières depuis des générations.
La charrería, c’est quoi exactement ?
La charrería est un sport équestre mexicain né sur les grands domaines agricoles coloniaux, les haciendas et estancias, où les cavaliers — les charros — maîtrisaient l’élevage bovin à cheval. Elle a été reconnue sport national par le gouvernement mexicain et inscrite au patrimoine culturel immatériel de l’UNESCO en 2016.
Contrairement à ce que l’on pourrait imaginer, il ne s’agit pas d’un rodéo nord-américain transposé au Mexique — c’est l’inverse : le rodéo texan est en réalité issu de la charrería, importée par les éleveurs mexicains qui travaillaient dans les plaines du sud-ouest des États-Unis au XIXe siècle.
À Jalisco, berceau de la charrería, la pratique est profondément ancrée dans l’identité régionale — au même titre que le tequila, les mariachis et la cuisine tapatía. Les familles y participent ensemble, les enfants apprenant les techniques de lasso dès le plus jeune âge.
Comment se déroule une charreada ?
Une charreada est une compétition de charrería structurée. Elle se tient dans un espace précis : un couloir rectangulaire de 12 mètres de large sur 60 mètres de long, qui débouche sur un cercle de 40 mètres de diamètre. L’ensemble forme le lienzo charro, l’arène typique de ce sport.
La compétition commence toujours par une cérémonie d’ouverture : les asociaciones — les équipes — défilent à cheval dans l’arène, accompagnées par un groupe de mariachis. L’hommage au drapeau mexicain marque le début officiel des épreuves.
Les équipes s’affrontent ensuite sur dix épreuves au total : neuf réservées aux hommes, une aux femmes. Les juges évaluent à la fois le style et la précision d’exécution. Il n’y a pas de récompense en argent — la loi mexicaine l’interdit dans ce sport considéré comme amateur. Les vainqueurs repartent parfois avec une selle ou une remorque à chevaux, mais surtout avec l’honneur du titre.
Les neuf épreuves masculines
Cala de Caballo — Le charro fait exécuter à son cheval une série de mouvements précis : glissades contrôlées, demi-tours, tours complets, marches arrière. C’est une démonstration de la complicité entre le cavalier et sa monture.
Piales en Lienzo — Le cavalier lance un lasso pour capturer une jument sauvage par les pattes arrière pendant qu’elle court dans le couloir. Trois tentatives sont accordées, les points variant selon la distance d’arrêt.
Colas en el Lienzo — Le charro longe un taureau au galop, enroule la queue de l’animal autour de sa jambe droite et tente de le faire basculer et rouler au sol. Technique, timing et contrôle sont jugés simultanément.
Jineteo de Toro — Le charro monte un taureau jusqu’à ce que l’animal cesse de ruer. Les deux mains peuvent tenir la corde, mais le cavalier doit descendre debout — tomber est éliminatoire.
Terna en el Ruedo — Épreuve d’équipe : trois charros doivent capturer et immobiliser un taureau — l’un par le cou, le second par les pattes arrière, le troisième attache les pieds. Dix minutes maximum, points selon les tours de corde et le temps.
Jineteo de Yegua — Équitation à dos nu sur une jument sauvage, tenue uniquement par une corde à sauter. Les jambes sont maintenues à l’horizontale — l’une des épreuves les plus physiques de la compétition.
Manganas a Pie — Un charro à pied tente de faire tomber une jument sauvage en la capturant par les pattes avant avec son lasso, pendant que trois charros montés la poussent dans le ring. Huit minutes, trois tentatives.
Manganas a Caballo — Même principe que la Manganas a Pie, mais exécutée à cheval. La difficulté technique est tout autre : coordonner la course de sa propre monture avec le lancer du lasso sur une jument en pleine course.
El Paso de la Muerte — La plus spectaculaire. Un charro à dos nu saute de son propre cheval sur le dos d’une jument sauvage sans rênes, et doit la maîtriser. Trois autres cavaliers poursuivent la jument dans l’arène. Le danger est réel — une chute sous les sabots est vite arrivée.
L’épreuve féminine : l’Escaramuza
Depuis les années 1950, l’escaramuza est l’épreuve féminine de la charrería. Une équipe de 8 à 12 femmes, vêtues de robes adelitas aux couleurs vives, exécutent des figures équestres de précision en amazone — c’est-à-dire les deux jambes du même côté.
Ce n’est pas une démonstration ornementale. Les trajectoires croisées, les formations synchronisées et les changements de direction à grande vitesse demandent des années d’entraînement. L’escaramuza se déroule généralement entre le Coleadero et le Jineteo de Toro — au cœur de la compétition, pas en marge.
La tenue du charro : un symbole à part entière
On ne peut pas parler de charrería sans évoquer le costume. La tenue du charro est codifiée dans ses moindres détails : bottines légères (botines), éperons travaillés, pantalons ornés de broderies cousues à la main, chemise assortie, nœud papillon, ceinture à boucle argentée — et bien sûr, le sombrero.
Ces costumes ne sont pas des déguisements de scène. Ils sont transmis de génération en génération, parfois réalisés par des artisans spécialisés de Jalisco. Porter la tenue, c’est affirmer une appartenance — à une famille, à une région, à une tradition qui traverse les siècles.
La charrería à Guadalajara : où et quand y assister ?
Des charreadas ont lieu à Guadalajara pratiquement tous les dimanches, dans différents lienzos charros de la ville et de sa périphérie. Les compétitions durent en général deux heures. L’entrée est souvent libre ou à prix modique — c’est avant tout un événement familial et communautaire.
Le moment fort de l’année reste le premier week-end de septembre, lors du Festival Internacional del Mariachi, quand le Championnat national de charrería mexicain se tient en parallèle. L’ambiance est alors unique : musique, costumes, tradition et compétition se superposent dans une ville déjà en fête.
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À savoir avant d’y aller
Ce n’est pas un rodéo américain. La charrería a ses propres règles, sa propre esthétique, sa propre philosophie. Évitez la confusion — les Mexicains y sont sensibles.
L’escaramuza est souvent la plus impressionnante à regarder pour un premier public non initié. Les figures se lisent visuellement, même sans connaître les règles.
Habillez-vous en conséquence. Les lienzos charros sont souvent en plein air. Prévoir chapeau, crème solaire et eau en cas de chaleur, une veste légère en soirée en altitude.
Pas de prise de vue intrusive. Certaines familles participantes viennent pour la tradition, pas pour alimenter les réseaux sociaux. Demandez avant de photographier de près.
La restauration sur place est généralement assurée par des vendeurs ambulants — tacos, tortas, boissons fraîches. Profitez-en : manger dans les gradins d’un lienzo charro un dimanche matin fait partie de l’expérience.
Budget : l’entrée est souvent gratuite ou entre 50 et 150 pesos selon l’événement. Le championnat national de septembre peut avoir des tarifs plus élevés.
La charrería ne ressemble à rien d’autre. C’est un sport, une cérémonie, un héritage familial et une affirmation identitaire — tout cela réuni dans deux heures de poussière, de cuir et de musique, un dimanche comme les autres à Guadalajara.


