Même la pluie (Y también la lluvia)

Un réalisateur espagnol débarque en Bolivie pour tourner un film sur Christophe Colomb. Il recrute des paysans locaux pour jouer les Indiens opprimés du XVe siècle. Et pendant ce temps, en l’an 2000, ces mêmes paysans descendent dans les rues pour défendre leur droit à l’eau. La fiction et la réalité se percutent. C’est là que Même la pluie devient quelque chose d’autre qu’un simple film.

Un film dans le film — et une histoire dans l’Histoire

Même la pluie (titre original : Y también la lluvia) est un drame espagnol réalisé par Icíar Bollaín en 2010, sur un scénario de Paul Laverty. Il réunit Gael García Bernal et Luis Tosar dans les rôles d’un réalisateur et d’un producteur embarqués dans un tournage ambitieux et inconfortable à Cochabamba, en Bolivie.

Le film qu’ils veulent tourner raconte la conquête espagnole de 1492 — la brutalité des colons, la résistance des peuples autochtones, et la voix dissidente de figures comme Bartolomé de las Casas, prêtre dominicain qui dénonçait les massacres au nom de la Couronne. Un film à charge, idéaliste, porté par un jeune réalisateur convaincu de raconter l’histoire du bon côté.

Sauf que la Bolivie de l’an 2000 n’attend pas que le tournage soit bouclé pour se soulever.

La « Guerre de l’eau » comme toile de fond

Le film se déroule en parallèle d’un épisode historique réel : la Guerra del Agua, la guerre de l’eau de Cochabamba. En 2000, le gouvernement bolivien, sous pression des institutions financières internationales, privatise la distribution d’eau potable de la ville. Les tarifs explosent. Des familles n’ont plus accès à l’eau courante. La population se soulève.

C’est dans ce contexte que l’équipe de tournage recrute Daniel (joué par Carlos Aduviri), un paysan local qui incarne avec une conviction troublante le chef indien Hatuey dans le film. Le même homme qui, le soir venu, rejoint les manifestants dans les rues. Le même homme que le producteur Costa voudra faire libérer — non par idéal, mais parce que le film ne peut pas se terminer sans lui.

Ce que le film dit du Mexique — et de toute l’Amérique latine

Si Même la pluie se déroule en Bolivie, il parle d’une réalité qui traverse l’ensemble du continent américain, Mexique compris : la persistance des inégalités coloniales, la marginalisation des communautés indigènes, et les tensions entre développement économique global et droits fondamentaux des populations locales.

Le Mexique a ses propres guerres de l’eau. Ses propres Daniel. Ses propres réalisateurs qui filmaient les indigènes comme décor exotique avant de comprendre ce qu’ils regardaient vraiment. Le film de Bollaín parle espagnol, se situe en Bolivie, mais résonne dans chaque pays où la terre et l’eau sont encore des enjeux de survie.

Gael García Bernal : entre deux rives

Gael García Bernal, acteur mexicain parmi les plus engagés de sa génération, incarne ici Sebastián avec une ambivalence juste et inconfortable. Il est celui qui veut raconter l’oppression des peuples autochtones — mais depuis un hôtel climatisé, avec un budget serré qui justifie de payer ses figurants boliviens une misère. La contradiction est là, visible, sans que le film ait besoin de la souligner à gros traits.

Luis Tosar, dans le rôle du producteur Costa, offre l’arc le plus intéressant du film : celui d’un homme pragmatique, indifférent au départ, qui se retrouve à agir par humanité dans une situation qui le dépasse. Pas une conversion spectaculaire — une transformation discrète, crédible, humaine.

Pourquoi regarder ce film avant (ou après) un voyage en Amérique latine

Voyager au Mexique, en Bolivie, au Guatemala ou au Pérou avec ce film en tête change ce qu’on regarde. Les visages sur les marchés. Les habitants des villages isolés qu’on traverse en van. Les enfants qui vendent des artisanats aux sorties de ruines archéologiques.

Même la pluie n’est pas un documentaire, mais il fait ce que les meilleurs documentaires réussissent rarement : il rend viscérale une réalité qu’on connaît de façon abstraite. La colonisation ne date pas de 1492. Elle a des visages contemporains, des logiques économiques actuelles, et des résistances bien vivantes.

Un film qui dérange là où il faut

La mise en scène d’Icíar Bollaín est sobre, presque documentaire par moments, sans jamais tomber dans le militantisme maladroit. Le parallèle entre les scènes tournées (XVe siècle) et les émeutes de Cochabamba (an 2000) est tenu avec intelligence : on ne vous dit pas quoi penser, on vous montre les mêmes mécaniques se répéter à cinq siècles d’écart.

Le scénario de Paul Laverty — collaborateur habituel de Ken Loach — porte cette même rigueur : des personnages complexes, des situations sans solution propre, des dilemmes moraux sans réponse facile.

À savoir avant de le regarder

Langue : Le film est en espagnol (castillan, avec quelques passages en quechua). Sous-titré en français dans la plupart des éditions disponibles.

Contexte historique utile : Se documenter brièvement sur la Guerra del Agua de Cochabamba (2000) et sur Bartolomé de las Casas enrichit considérablement la lecture du film. Deux recherches de dix minutes qui changent la profondeur de ce qu’on voit à l’écran.

Ce n’est pas un film feel-good : Il est exigeant, parfois inconfortable. Il ne résout pas proprement ce qu’il soulève. C’est précisément ce qui le rend honnête.

À voir en complément : También la lluvia fonctionne bien en double programme avec des films mexicains engagés comme También el lluvia ou les œuvres de Carlos Reygadas, qui explorent avec la même exigence les fractures sociales du monde latin.

Fiche technique
Année : 2010
Genre : Drame
Durée : 103 minutes
Réalisation : Icíar Bollaín
Scénario : Paul Laverty
Acteurs : Gael García Bernal, Luis Tosar, Carlos Aduviri

Il y a une scène dans Même la pluie où Costa, le producteur, tient dans ses bras la fille de Daniel — au milieu des émeutes, du chaos, des grenades lacrymogènes. Il n’a pas de discours. Il n’a pas de caméra. Il fait juste ce que n’importe quel être humain ferait. C’est peut-être le moment le plus politique du film, et le plus silencieux. Certains films vous donnent envie de voyager. Celui-ci vous donne envie de regarder différemment ce que vous verrez en arrivant.

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