Il y a des cinéastes qui portent leur pays natal dans chaque plan, dans chaque choix de lumière, dans chaque monstre qu’ils créent. Guillermo del Toro est de ceux-là. Né à Guadalajara, dans l’État du Jalisco, au cœur du Mexique profond, il a grandi entre les images catholiques, les légendes préhispaniques et les créatures qui peuplent les récits de sa grand-mère. La Forme de l’eau — sorti en 2017, auréolé de quatre Oscars dont celui du Meilleur film — est peut-être son œuvre la plus universelle. Mais elle reste, au fond, une œuvre mexicaine.
Guillermo del Toro : un regard mexicain sur le monde
Pour comprendre La Forme de l’eau, il faut comprendre d’où vient son auteur. Del Toro a grandi à Guadalajara dans les années 1960-70, à une époque où le Mexique oscillait entre modernité affichée et traditions enracinées. La ville était déjà une métropole en pleine effervescence, mais les récits de fantômes, de créatures et de mondes parallèles circulaient encore dans les familles, transmis de génération en génération.
Cette double culture — le réel et l’imaginaire, le visible et l’invisible — structure toute l’œuvre du cinéaste. On la retrouve dans Le Labyrinthe de Pan, dans Cronos, et avec une acuité particulière dans La Forme de l’eau : un être incompris, rejeté par la société, qui ne trouve la paix que dans l’eau. Un thème directement ancré dans la cosmogonie mésoaméricaine, où l’eau est source de vie, de mystère et de passage vers d’autres mondes.
Guadalajara, la ville qui a forgé le cinéaste
Guadalajara est la deuxième ville du Mexique, souvent éclipsée par la capitale dans les circuits touristiques classiques. C’est pourtant l’une des plus vivantes culturellement : berceau du mariachi, de la tequila (le Jalisco en est la région d’origine), de la peinture muraliste et d’une scène artistique contemporaine qui ne cesse de s’affirmer.
C’est dans ce terreau que del Toro a développé son sens visuel hors norme. Ses décors baroques, ses couleurs saturées, ses détails obsessionnels — tout cela porte l’empreinte du Jalisco, de ses églises chargées d’ornements, de ses marchés où les couleurs semblent improbables, de son rapport charnel à la beauté et à la mort.
Le Mexique dans l’imaginaire de del Toro
Le syncrétisme comme matière première
Le Mexique est l’un des pays où le syncrétisme religieux et culturel est le plus visible au monde. Les fêtes catholiques se superposent aux rituels préhispaniques, les saints cohabitent avec les esprits, les vivants et les morts partagent le même espace lors du Día de Muertos. Del Toro a absorbé cette réalité dès l’enfance.
Dans La Forme de l’eau, cette culture du syncrétisme se manifeste dans la figure de l’homme-amphibien : une créature qui n’appartient ni au monde humain ni au monde animal, qui existe dans l’entre-deux — exactement comme le Mexique lui-même, pays de métissages, de frontières floues, de réalités superposées.
L’esthétique baroque, héritage colonial
Le Mexique colonial a produit une architecture et un art d’une richesse visuelle extraordinaire. Les cathédrales de Oaxaca, de Puebla ou de Mexico sont des explosions de détails, de dorures, de sculptures entrelacées. Cette esthétique du trop-plein, du foisonnement assumé, est directement lisible dans le travail de del Toro.
Chaque décor de La Forme de l’eau est pensé comme une toile : les textures s’accumulent, les couleurs dialoguent, rien n’est neutre. C’est une manière de voir le monde héritée d’un pays où la beauté ne se pratique pas dans la retenue.
Pourquoi ce film parle du Mexique sans le montrer
L’action se déroule aux États-Unis, dans les années 1960, en pleine guerre froide. Mais les thèmes sont mexicains dans leur essence : la marginalité érigée en dignité, la solidarité entre exclus, la résistance silencieuse des invisibles face aux pouvoirs brutaux.
Elisa, muette et femme de ménage dans un laboratoire gouvernemental, est le portrait d’une personne que personne ne regarde vraiment — exactement le regard que del Toro pose sur ceux que le Mexique, comme beaucoup de sociétés, a longtemps rendus invisibles : les femmes, les pauvres, les différents.
La créature comme figure du Mexique préhispanique
L’homme-amphibien n’est pas sans rappeler les divinités aquatiques des cultures préhispaniques mexicaines. Tlaloc, dieu de la pluie chez les Aztèques, était une figure ambivalente, à la fois nourricière et terrifiante. Les créatures aquatiques occupaient une place centrale dans les cosmogonies mésoaméricaines — ni tout à fait divines, ni tout à fait animales.
Del Toro rebranche consciemment son œuvre sur cette tradition. La créature est belle, incomprise, sacrée et persécutée. Elle survit grâce à l’amour d’une femme qui, elle aussi, vit en marge. C’est une fable mexicaine déguisée en film américain.
À savoir avant d’y aller
Si le film vous donne envie d’explorer le Mexique de del Toro
Guadalajara est la porte d’entrée logique. La ville est desservie par un aéroport international bien connecté depuis l’Europe (via Mexico ou directement depuis certaines villes). Le centro histórico se visite à pied, le quartier de Tlaquepaque est incontournable pour l’artisanat et la culture locale.
Le Festival Internacional de Cine en Guadalajara (FICG) est l’un des festivals de cinéma les plus importants d’Amérique latine. Del Toro y est une figure tutélaire. Si vous planifiez un séjour culturel au Mexique, le calendrier culturel de Guadalajara mérite qu’on s’y arrête.
Comprendre le Mexique de del Toro pour mieux voyager
Regarder les films de del Toro avant de partir au Mexique n’est pas une fantaisie de cinéphile — c’est une préparation culturelle sérieuse. Son œuvre est une introduction à la façon dont les Mexicains vivent avec leurs morts, leurs croyances, leurs créatures et leurs contradictions. Elle prépare le regard à ce que les guides touristiques n’expliquent pas.
À ne pas confondre : del Toro est souvent associé à Mexico, où il a travaillé. Mais son univers est jaliciense — ancré dans la culture populaire de l’Ouest mexicain, plus provinciale, plus catholique, plus baroque que la capitale.
Erreurs fréquentes
- Réduire del Toro à un cinéaste hollywoodien : il reste profondément mexicain dans ses thèmes et son esthétique, même quand il tourne aux États-Unis.
- Visiter Guadalajara en transit rapide : la ville mérite au minimum deux ou trois jours pour en saisir le rythme et la profondeur culturelle.
- Ignorer le Jalisco hors de sa capitale : Tequila, Tlaquepaque, le lac de Chapala — la région offre des expériences qui prolongent naturellement l’univers visuel du cinéaste.
La Forme de l’eau ne montre pas le Mexique. Elle le ressent. Et c’est peut-être la meilleure définition de ce que del Toro a fait de son héritage : le transformer en langue cinématographique universelle, sans jamais le trahir. Voyager au Mexique après l’avoir vu, c’est arriver avec un œil déjà formé — capable de voir les couleurs autrement, d’entendre les silences, de sentir ce qui, dans ce pays, déborde toujours du cadre.


