Un milliard de vues. Un hymne à l’autonomisation féminine selon la plupart des commentateurs. Et pourtant, en écoutant attentivement les paroles de Mayores, quelque chose résiste. La chanson de Becky G et Bad Bunny est-elle vraiment ce qu’elle prétend être ?
Sortie à l’été 2017, Mayores a été saluée comme un geste rare dans l’univers du reggaeton : une artiste féminine qui parle librement de ses désirs, sans pudeur, sans détour. Le clip a amplifié cette lecture. Mais entre l’intention affichée et ce que les paroles — et les images — donnent réellement à voir, il existe un écart troublant. C’est cet écart qu’il vaut la peine d’explorer.
Ce que les paroles disent vraiment
Lorsque Becky G chante qu’elle aime les hommes plus âgés, ceux qu’on appelle des gentlemen, ceux qui ouvrent les portes et envoient des fleurs, elle formule quelque chose qui ressemble à une déclaration d’autonomie. Mais ce qu’elle décrit, c’est aussi un modèle masculin bien précis : dominant, établi, économiquement supérieur.
Le sociologue Pierre Bourdieu l’avait analysé dans La domination masculine (1998) : les femmes, façonnées par des structures sociales construites du point de vue masculin, tendent à intérioriser des critères de désirabilité qui reproduisent ces mêmes structures. Quand une femme choisit un homme plus grand, plus âgé, plus puissant, ce choix n’est pas toujours aussi libre qu’il y paraît — il peut être le reflet d’un conditionnement social profond.
Le paradoxe du choix sous influence
Becky G cherche à montrer qu’elle choisit. Et c’est précisément là que réside le paradoxe : l’homme qu’elle choisit est l’archétype masculin dominant, celui que la société a toujours valorisé. En affirmant préférer « un homme en costume » à « un garçon qui ne sait rien », elle articule une préférence — mais une préférence construite dans un système qui n’a longtemps proposé qu’un seul modèle de masculinité légitime.
Ce n’est pas un reproche adressé à Becky G. C’est une réalité que la chanson met en lumière, peut-être involontairement : quand les structures de désir ont été définies par et pour les hommes pendant des siècles, comment choisir vraiment en dehors d’elles ?
Un espace pour exprimer, mais dans quel cadre ?
Le reggaeton est un genre musical né dans les marges — portoricain, afro-caribéen, populaire — qui a conquis les charts mondiaux. Il porte en lui des tensions réelles entre subversion et reproduction des normes. Mayores en est une illustration nette : la chanson ouvre un espace d’expression féminine rare dans ce genre, mais cet espace reste défini par les conventions qu’il prétend bousculer.
Ce que le clip vidéo révèle — et ce qu’il complique
Le clip ajoute une couche supplémentaire de lecture. On y voit une jeune femme, serveuse dans un bar, séduire un homme plus âgé, l’attirer chez lui, l’attacher, lui voler ses affaires, puis repartir avec son vrai partenaire — un jeune homme incarné par Bad Bunny. Une revanche, une ruse, un retournement de situation.
En surface : une femme qui reprend le pouvoir. En creusant : un corps féminin mis en scène, commenté, consommé par des millions de spectateurs. Les innombrables commentaires sous la vidéo le rappellent sans ambiguïté. La représentation du désir féminin finit, paradoxalement, par produire du plaisir masculin.
Le corps comme territoire contesté
Plusieurs gestes dans le clip méritent attention. À 0:30, Becky G mime des coups de boxe — posture associée à la virilité. À 1:31, elle adopte des codes gestuels du rap et du reggaeton — un univers construit par et pour les hommes. Et à plusieurs reprises, elle écarte les jambes face caméra : une posture longtemps considérée comme indécente pour les femmes, naturelle pour les hommes.
Ces gestes peuvent être lus comme une appropriation : Becky G s’empare de codes masculins pour affirmer sa place. Mais ils peuvent aussi souligner à quel point les codes de la puissance — même revendiqués par une femme — restent masculins dans leur origine.
Quand la subversion reproduit ce qu’elle conteste
C’est le nœud central du débat autour de Mayores. La publicité, le cinéma, la musique populaire ont tous normalisé l’idée que le corps féminin existe pour le regard masculin. Lorsqu’une artiste s’approprie cette mise en scène pour affirmer son désir, elle fait un geste réel — mais dans un cadre qui n’a pas changé de logique.
Ce n’est pas propre à Becky G. C’est une tension que des générations d’artistes féminines ont rencontrée, de Madonna à Rihanna. La question n’est pas de juger, mais de voir.
À retenir avant d’écouter autrement
Ce que la chanson fait bien : elle normalise la parole des femmes sur leur désir dans un genre musical qui les cantonnait souvent à des rôles passifs. C’est un vrai changement de registre.
Ce qu’elle ne résout pas : les structures de désir ne se déconstruisent pas dans un refrain. Choisir librement implique d’avoir accès à des modèles multiples — et Mayores ne sort pas du modèle masculin dominant qu’elle prétend dépasser.
À écouter aussi : Bad Bunny, dans la chanson, joue le rôle du jeune partenaire écarté au profit d’un homme plus âgé — et assume ce rôle secondaire sans drama. C’est aussi une posture inhabituelle dans le reggaeton.
Pour aller plus loin : La domination masculine de Pierre Bourdieu (1998) reste une grille de lecture utile, à compléter avec des autrices comme bell hooks ou Judith Butler pour une analyse plus ancrée dans les féminismes contemporains et les dynamiques raciales.
Ce que Mayores dit du monde dans lequel elle est née
Mayores n’est pas une chanson hypocrite. C’est une chanson honnête — honnête sur les désirs tels qu’ils existent dans une société qui les a formés d’une certaine façon. Son mérite est peut-être d’avoir posé la question à un milliard de personnes sans leur donner la réponse.
La vraie autonomisation, dans la musique comme ailleurs, ne consiste peut-être pas à occuper les codes existants mais à en inventer de nouveaux. Mayores n’y est pas encore — mais elle ouvre une conversation que le reggaeton n’avait pas encore osé tenir.




