Chaque année, début novembre, le Mexique se couvre de fleurs de cempasúchil, d’encens de copal et d’autels chargés de photos, de nourriture, de souvenirs. Le Jour des Morts n’est pas une fête lugubre — c’est un rituel vivant, profondément ancré dans la culture mexicaine, où l’on reçoit les esprits de ses proches comme des invités de chair et d’os. Mais cette puissance symbolique n’a pas échappé aux marques internationales, qui y voient une fenêtre ouverte sur des millions de consommateurs en quête d’authenticité.
Entre hommage sincère et récupération commerciale, la ligne est parfois fine. Voici trois exemples concrets de collections lancées autour du Día de Muertos — et ce qu’ils disent, en creux, de la façon dont le monde regarde le Mexique.
Quand la tradition devient un marché
Les chiffres donnent le vertige. Selon la Chambre nationale du commerce, des services et du tourisme (Canaco), les dépenses liées au Jour des Morts ont dépassé 4,2 millions d’euros dans la seule ville de Mexico en 2021. Des fleurs aux costumes de calavera, en passant par la gastronomie et les objets décoratifs, l’économie de la fête est réelle, massive, et structurée.
Une étude de l’agence de communication Another révèle que 70 % des marques mexicaines développent des contenus spécifiques pour les fêtes à forte charge culturelle. Ce mouvement a rapidement débordé les frontières : des griffes internationales s’emparent désormais de l’esthétique du Día de Muertos pour lancer des éditions limitées, souvent très attendues par leurs communautés.
Le risque ? Réduire une tradition millénaire à une palette de couleurs vives et quelques têtes de mort brodées. Le défi pour ces marques : montrer qu’elles comprennent ce qu’elles représentent.
3 collections qui ont joué la carte du Día de Muertos
Converse : l’All Star habillé en offrenda
Converse a toujours entretenu une relation particulière avec les sous-cultures et les identités locales. Pour le Día de Muertos, la marque a lancé une collection de trois modèles — le Chuck Taylor All Star Lift, le Run Star Hike et le Chuck 70 — dont les designs s’inspirent directement des éléments ornant les autels funèbres : fleurs de cempasúchil, crânes stylisés, motifs brodés évoquant l’artisanat oaxaqueño.
Les prix s’échelonnaient entre 1 900 et 2 699 pesos mexicains. Ce qui distingue cette collection, c’est l’attention portée à la symbolique : chaque élément graphique renvoie à une signification précise dans la tradition mexicaine, plutôt que d’aligner des calaveras sans contexte.
Nike : « Somos Familia », ou l’art de mettre des mots sur des images
Nike a choisi un angle différent : nommer sa collection Día de Muertos Somos Familia — « Jour des Morts, nous sommes une famille » — c’est affirmer une intention. Pas seulement vendre une paire de baskets aux couleurs de la fête, mais ancrer le produit dans la valeur centrale de cette tradition : le lien entre les vivants et les morts, la famille comme fil conducteur.
La collection comprend quatre modèles — Air Jordan 1 Zoom Air Comfort, Air Max 1, Air Force 1 ’07 et Dunk High — chacun orné de fleurs de souci, de bougies et de représentations du pan de muerto, ce pain sucré qui trône sur chaque autel. L’exécution graphique est soignée, les références culturelles clairement identifiables par quiconque a déjà traversé un cimetière mexicain le 2 novembre.
Victoria x Panam : une collaboration 100 % mexicaine
Ce troisième exemple tranche avec les deux précédents : ici, pas de géant américain, mais deux marques mexicaines historiques — la bière Victoria et les chaussures Panam — qui se retrouvent autour d’un projet commun. Chaque modèle de la collection a été produit à 1 000 exemplaires seulement, disponibles en baskets ou en bottes, illustrés de colibris et de fleurs de velours (les mêmes qui décorent les ofrendas traditionnelles).
L’idée portée par la collaboration est celle d’une ofrenda vivante : chaque pas rappellerait les proches disparus. La démarche est plus intime, moins spectaculaire — et sans doute plus proche de ce que représente réellement cette fête pour les Mexicains. Moins d’exportation, plus d’intériorité.
À savoir avant d’y aller — ou avant d’acheter
Le Día de Muertos n’est pas Halloween. L’amalgame est l’erreur la plus fréquente, et la plus irritante pour les Mexicains. Ce n’est pas une fête de l’horreur ou du déguisement : c’est un moment de communion familiale, solennel et joyeux à la fois, inscrit au patrimoine immatériel de l’UNESCO depuis 2008.
Les collections limitées se vendent vite. Si vous êtes au Mexique début novembre et que vous souhaitez ramener un objet lié à la fête, les éditions spéciales des marques locales (et internationales) partent en quelques jours. Idem pour les produits artisanaux des marchés de Oaxaca, Pátzcuaro ou Mexico — ne comptez pas sur une deuxième chance.
Distinguer récupération et hommage. Certaines collections sont pensées avec des artisans mexicains, d’autres sont de simples habillages graphiques. Pour un achat éclairé, regardez si la marque cite ses sources, ses collaborateurs locaux, et si les références culturelles sont utilisées avec précision ou approximation.
Le tourisme autour du Día de Muertos explose. Les villes de Oaxaca et Pátzcuaro voient leurs hôtels complets des semaines à l’avance. Si vous prévoyez d’assister aux célébrations, réservez bien en amont et préparez-vous à une foule importante — mais aussi à une expérience humaine difficile à oublier.
Ce que le marketing dit de la place du Mexique dans le monde
Qu’une marque de chaussures new-yorkaise ou une brasserie mexicaine centenaire choisissent toutes deux de s’associer au Día de Muertos, cela dit quelque chose. Cette fête est l’une des rares traditions populaires non-occidentales à avoir conquis une visibilité mondiale sans perdre — encore — son âme profonde. Elle reste vécue, pratiquée, sentie par des millions de familles mexicaines chaque 2 novembre, avec les mêmes fleurs, les mêmes photos posées sur l’autel, la même nourriture préférée du défunt.
Le fait que des marques du monde entier cherchent à s’y rattacher est à la fois un signe de rayonnement culturel et un risque d’érosion. Entre ces deux pôles, la fête continue — indifférente aux collections en édition limitée, fidèle à ses morts.


